(Québec) Malaurie et Raphaelle, témoins de l’intervention policière sur un groupe de jeunes Noirs à la sortie du bar Dagobert ce week-end à Québec, se sentent « traumatisées » par la brutalité des policiers sur place. Les vidéos montrant l’arrestation ont fait le tour des réseaux sociaux depuis samedi et sèment l’indignation au sein de la classe politique.

Samedi dernier peu après 3 h, Malaurie et Raphaelle sortaient du Dagobert pour rejoindre le conducteur désigné qui allait les ramener chez elles. Elles se sont retrouvées devant une scène chaotique. Leurs amis pleuraient et hurlaient, les yeux meurtris par ce qui semblait être du poivre de cayenne.

« On a juste vu le groupe s’obstiner avec les policiers. On ne sait pas pourquoi, mais ils ont continué à asperger le groupe de jeunes Noirs et ça a vraiment fâché tout le monde », explique Raphaelle. Les deux jeunes femmes de 18 ans préfèrent que leur nom de famille ne soit pas rendu public, par crainte de représailles. L’une des témoins a filmé une partie de l’intervention.

« Je suis traumatisée. J’avais peur de voir quelqu’un mourir », explique Malaurie. Parmi les deux jeunes cloués au sol, elle reconnaît son ami Pacifique Niyokwizera, 17 ans.

Selon elle, il ne s’est pas débattu une fois immobilisé par trois agents. La jeune femme se demande pourquoi les policiers ont usé de la force. « En filmant je lui disais laisse-toi faire. Le policier me disait d’arrêter de filmer, que ça ne servait à rien. » Sur les séquences vidéo qui ont fait le tour des réseaux sociaux, on peut voir un policier donner des coups à un jeune homme alors qu’il est maintenu au sol. L’un d’entre eux lui recouvre volontairement le visage avec de la neige.

«Tout ce que ça a fait, c’est faire paniquer et provoquer le monde. Personne ne s’est calmé, tout le monde était en colère.» -Malaurie, présente au moment de l’intervention

Plus loin, un autre adolescent est immobilisé par deux agents, visage au sol. Une jeune femme se met à trembler et à pleurer. Un policier essaye de la calmer en lui disant de « prendre ça relax », qu’il n’y avait pas de danger, raconte Malaurie. « Mais c’est sûr que tout le monde paniquait. On tremblait et on pleurait. »

Turcotte promet que l’enquête sera menée rondement

Le chef du Service de police de Québec, Denis Turcotte, s’est engagé dimanche à ce que l’enquête au sujet d’une arrestation musclée impliquant vendredi soir de jeunes adolescents noirs soit menée « rondement ».

PHOTOPATRICE LAROCHE, LE SOLEIL

Le chef du Service de police de Québec Denis Turcotte (à droite) et le maire de Québec Bruno Marchand

Accompagné du nouveau maire de Québec, Bruno Marchand, qui s’est à nouveau dit « choqué » par la vidéo de l’évènement diffusée sur les réseaux sociaux, M. Turcotte a tenté de rassurer la population et de jouer la carte de la transparence en livrant le peu d’informations qu’il possédait à ce sujet.

Le chef Turcotte a raconté qu’une échauffourée dans un établissement licencié était à l’origine de cette intervention policière. Selon lui, la dispute s’est poursuivie à l’extérieur et devant l’escalade, le personnel de l’établissement a demandé l’aide de policiers qui patrouillaient dans les environs.

Il dit vouloir obtenir des « éclaircissements » sur ce qui s’est déroulé ce soir-là afin de pouvoir agir si cela était nécessaire. « Je ne tolérerai aucune discrimination ou aucune contravention aux lois qui nous régissent », a-t-il lancé.

Selon lui, il est encore trop tôt pour dire si des sanctions seront prises contre les policiers impliqués. « On va établir le rôle de tous et de chacun. Il y avait beaucoup de policiers ce soir-là qui sont intervenus. On va voir l’implication de chacun. Si des actions doivent être prises contre certains policiers. On verra le statut de chacun à ce moment-là. »

De son côté, le maire Marchand dit être en contact avec des représentants des communautés culturelles concernés « afin de maintenir le dialogue et définir les prochaines étapes avec eux ».

Il ne voit pas l’intérêt de confier une enquête à un autre corps policier. « Il y a des lois qui régissent au Québec quelle enquête doivent être portées par quel corps policier », a-t-il répondu avant de réitérer sa confiance envers le SPVQ.

« Vous voyez la transparence avec laquelle ils ont agi. Ils ont agi rapidement. Ils ont une sincérité de le faire. Ils ont une capacité de nous dire rapidement quelles vont être les conclusions de l’enquête. […] On est entre bonnes mains. »

La Fraternité des policiers et policières de la Ville de Québec (FPPVQ) a pour sa part appelé le public « à faire preuve de réserve et à attendre que soit connu tout le contexte de l’intervention » avant de juger les agissements des policiers, dans un communiqué.

« Un tel montage ne présente uniquement qu’une courte partie de cette intervention policière, comme c’est trop souvent le cas, faisant fi de tous les évènements ayant requis la présence » des policiers sur les lieux, affirme la FPPVQ dans le même document.

Une enquête indépendante réclamée

Les vidéos de cette arrestation musclée de jeunes Noirs dans la nuit du 26 au 27 novembre « sont difficiles à regarder », a dénoncé la vice-première ministre et ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault. Le premier ministre François Legault a affirmé avoir pris connaissance des images qu’il a qualifiées de « troublantes ».

Le SPVQ avait annoncé samedi soir avoir ouvert une enquête pour éclaircir les évènements. « Dès qu’il a été mis au courant, le SPVQ a consulté lesdites vidéos et s’est mis en action afin de prendre toutes les mesures nécessaires », pouvait-on lire dans le communiqué publié par le corps policier. La ministre Guilbault souligne qu’une enquête interne est en cours pour éclaircir les circonstances entourant les évènements.

Mais c’est insuffisant aux yeux de la cheffe libérale qui réclame la tenue d’une enquête indépendante. « Il faut une enquête indépendante parce qu’il y a trop de questions qui sont soulevées avec les images que l’on voit », a-t-elle ajouté devant les journalistes. Elle a parlé d’une intervention « brutale » alors que les adolescents semblent être maitrisés par les policiers.

« Ce sont des jeunes qui sont immobilisés et on continue d’envoyer de la neige, j’ai trouvé les images très choquantes », a-t-elle souligné, ajoutant que cela soulève par ailleurs la question du profilage racial.

Dominique Anglade s’est dite « choquée » et « bouleversée » par les images de l’arrestation.

«Quand j’ai vu les images, j’ai trouvé ça excessivement choquant, excessivement troublant, ça soulève plusieurs questions.» – Dominique Anglade, cheffe du PLQ

PHOTO JACQUES BOISSINOT, LA PRESSE CANADIENNE

La cheffe libérale, Dominique Anglade

Les images de l’intervention policière sont insupportables et choquantes, décrit le chef parlementaire de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois. « Tout le monde au Québec, peu importe la couleur de sa peau et son âge, a le droit d’être traité avec dignité et respect par les policiers. Ce n’est pas ce que je vois dans cette vidéo. La lumière doit être faite sur ces évènements troublants. L’imputabilité et la transparence, ça commence maintenant. »

Le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, a aussi demandé à ce que toute la lumière soit faite sur les évènements.

Enjeu de diversité

Alors qu’il n’y a aucun policier noir au sein du SPVQ, le député de Viau, Frantz Benjamin, a qualifié les images de « très préoccupantes et troublantes ». Il estime que les évènements font état d’un problème plus large du manque de diversité au sein des corps de police.

« Nous sommes en 2021, je pense que toutes les institutions québécoises doivent refléter la population du Québec. On a la chance de le dire à l’Assemblée nationale et ça vaut aussi pour les corps de police : la Sûreté du Québec, la police de Québec et le SPVM aussi. Mais l’enjeu auquel nous faisons face, c’est l’enjeu de la représentation de la diversité, c’est aussi l’enjeu de la compétence, de la formation », a-t-il déploré.

Le porte-parole libéral en matière de sécurité publique, Jean Rousselle, a réclamé l’installation de caméras corporelles pour les policiers évoquant que l’on a « juste une partie de l’histoire » pour l’instant. « Peu importe, la violence n’a pas d’allure. Il va falloir faire quelque chose pour qu’il y en ait moins. […] C’est très bouleversant. Il va falloir une enquête profonde, une réflexion aussi par la suite », a ajouté l’ex-policier.

La Presse