J’ai l’impression que certaines personnes qui revendiquent la liberté académique ont une poutre dans l’œil. Une poutre aussi grosse que la responsabilité académique qu’elles négligent de façon grossière.

La Société générale des étudiantes et étudiants du Collège de Maisonneuve a publié cette semaine une lettre ouverte dans laquelle elle dénonce des pratiques enseignantes qui, à mon sens, sont troublantes.

Selon la lettre, le 15 septembre dernier, une enseignante a lancé une conversation en classe au sujet de la liberté d’expression et des fonctions journalistiques.

Prétendant que « tout doit pouvoir se dire », l’enseignante a prononcé le « mot commençant par un N » d’abord en référence à l’œuvre de Pierre Vallières, puis neuf fois de plus, sans lien avec l’œuvre, pour signifier que chacun a le droit de le prononcer.

Le tout, dans une classe dont le tiers des élèves étaient noirs.

Même si le mot n’était pas utilisé pour directement insulter un élève, le malaise était apparemment palpable dans la classe. L’une des élèves, Laeticia (nom fictif), a levé la main pour contester l’emploi non nécessaire du mot, ce à quoi l’enseignante aurait répliqué en affirmant son refus d’être censurée.

Une autre élève, Jeanne (nom fictif), a proposé comme solution de rechange l’emploi d’un diminutif, proposition refusée par l’enseignante. S’ensuivit une discussion dans la classe au cours de laquelle l’enseignante a continué à utiliser le « mot commençant par un N » une quinzaine de fois, selon la lettre.

Jeanne a levé la main à nouveau pour réitérer sa proposition. L’enseignante l’a montrée du doigt et lui a dit : « Toi, ça sert à rien de lever la main, je ne t’écouterai pas. »

Examinons la chose un instant.

D’abord, faut-il une thèse de doctorat pour exposer l’incohérence d’une enseignante qui réclame sa liberté d’expression, et qui du même coup, durant une conversation sur le même sujet, refuse d’accorder la parole à une élève ?

Il faut ajouter qu’il ne s’agissait pas ici de brûler un ouvrage ou de le mettre à l’index. Et était-ce un cas où l’emploi du « mot commençant par N » était nécessaire à des fins pédagogiques ? Non plus. Voilà une enseignante qui s’est gargarisée à pleine bouche avec ce mot, ayant comme unique motivation apparente celle de brandir sa liberté, sans considérer sa responsabilité académique.

Cette responsabilité semble malheureusement trop souvent oubliée, et il m’apparaît primordial que les institutions d’enseignement rectifient le tir.

Il y a des propos qui ne se disent tout simplement pas en classe. Pas parce qu’une loi les interdit. Pas parce qu’une autorité de contrôle impose une censure. Par simple décence dans le contexte des relations entre les enseignants et les élèves.

Imaginez-vous un instant dans une classe. Vous pouvez sans aucun doute identifier une multitude de mots insultants. Tous ces mots dérogatoires qui vous passent en ce moment par la tête et que vous n’osez pas dire, et qu’aucun enseignant n’utiliserait. Parce qu’au-delà des lois et règlements officiels, il existe des contraintes implicites aux libertés d’enseignement et d’expression qui rendent l’utilisation de ces mots inacceptable.

Ces contraintes existent non seulement en milieu scolaire, mais partout en société. Parfois, elles sont mêmes codifiées en règles explicites. L’Assemblée nationale interdit formellement aux députés d’utiliser des mots comme « bebite », « matamore » et « ti-coune ». Le mot « complotiste » a récemment été ajouté à la liste. Personne n’en a fait grand cas.

Or, le refus que soit prononcé le « mot commençant par N » demeure perçu comme un affront aux libertés d’enseignement et d’expression. C’est regrettable, parce qu’en conséquence, de nombreux élèves noirs sont ainsi privés d’un respect élémentaire.

J’irais même plus loin, en suggérant que trop souvent, les élèves noirs peinent à se faire respecter justement parce qu’ils sont noirs. Est-ce que j’exagère ? Voyons ce qui s’est produit avec Jeanne et Laeticia au Collège de Maisonneuve.

À la suite du débat ayant eu lieu en cours, Jeanne a reçu un message de son aide pédagogique individuelle (API), qui avait été informée de ce qui s’était produit en cours. Une autre élève a reçu un courriel l’informant que « que les comportements agressifs, ainsi que l’intimidation à l’égard de ton enseignante ne sont pas tolérés ».

Le hic, c’est que cette autre élève, noire, n’avait rien dit durant le cours. Quant à Laeticia, noire également, elle n’a reçu aucune communication, même si elle était intervenue dans la discussion. L’enseignante avait confondu les deux élèves noires, tout en identifiant correctement Jeanne, une élève blanche.

Les élèves noirs sont trop souvent stéréotypés, alors que chaque personne mérite d’être vue dans sa propre spécificité. Si une enseignante n’est pas capable de voir la pleine individualité de ses élèves, est-elle apte et prête à leur enseigner ? Il faut en douter.

Le Collège de Maisonneuve a souligné sa position selon laquelle « en cas d’inconfort, [les élèves] peuvent faire part de leur malaise à l’égard d’un contenu de cours, à condition toutefois de respecter ce principe : en cas d’inconfort en situation d’apprentissage, le dialogue – et non les interdits – doit toujours primer ».

Non. Le dialogue ne doit pas toujours primer. Le Collège a ici une responsabilité de mieux orienter son enseignante dans ses pratiques.

La liberté d’enseignement n’est pas une permission de dire n’importe quoi n’importe comment.