MAME GOR NGOM: « Le journaliste n’est pas un entonnoir mais plutot un tamis »

ll est un des éditorialistes les plus en vue de la presse sénégalaise. Ancien rédacteur en chef des quotidiens le Matin et de la Tribune, ce journaliste sorti du CESTI aime des mots et s’applique avec passion à disséquer l’information. Un amour que son passage à Africa Check, où il s’est plu, en tant que rédacteur en chef adjoint, à défaire les fake news, a fortement consolidé. C’est donc en observateur averti de la vie des médias sénégalais que le natif de Kër Samba Kane dans le Baol s’est prêté à notre jeu de questions-réponses sur le journalisme. Mame Gor Ngom est sur Kirinapost. Avec lui, il sera question des sujets brûlants qui le tiennent à cœur et bien évidemment de son ouvrage « Billets de Salon » qui vient de paraître aux Éditions Nègre International.

Kirinapost : C’est quoi un bon article en journalisme ?

Mame Gor Ngom: Un bon article, est un article bien écrit, sans fautes et qui respecte les règles journalistiques. Il faut savoir choisir un bon angle, un bon titre incitatif ou informatif. Une bonne attaque qui donne l’information. S’il s’agit d’un article d’information, l’essentiel doit apparaître dès le début du texte. Répondre aux fameuses questions : qui, quoi, où, quand, comment, pourquoi ? Car, un article n’est pas une dissertation, ce n’est pas de la littérature. On peut avoir une belle plume, avoir beaucoup de connaissances et ne pas pouvoir bien écrire un bon article de presse.

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Kirinapost : Quel rôle pour le journaliste quand monsieur tout le monde donne l’information sur les réseaux sociaux ?

Mame Gor Ngom: Une information peut provenir de la rue, de la femme de ménage ou du chauffeur. Donc, elle peut provenir des réseaux sociaux. Mais le journaliste a l’obligation de la vérifier, de la traiter avant toute publication. Car, on peut se rendre compte, après traitement qu’il s’agit d’une fausse information ou d’une information incomplète. Et là, on ne peut pas la publier. Le journaliste n’est pas un entonnoir qui laisse tout passer. Il doit être plutôt un tamis qui choisit les bonnes graines et se débarrasse des mauvaises.

« LA PORTE OUVERTE AUX BREBIS GALEUSES QUI JOUENT SUPERBEMENT LEUR RÔLE, DONNE L’IMPRESSION QUE LA PRESSE EST NULLE, ET PEU CULTIVÉE »

Kirinapost: Sous ce rapport, peut-on dire que la presse sénégalaise est une bonne presse ?

Mame Gor Ngom: À mon avis, le Sénégal a une bonne presse. Mais celle-ci n’a pas bonne presse à cause de beaucoup facteurs. On peut noter un environnement économique, social et politique très peu propice à une presse de qualité. Si l’État se dé..responsabilise et observe chacun faire ce qu’il veut, c’est souvent parce que nos dirigeants respectifs, trouvent leur compte dans cette désorganisation presque organisée. La porte ouverte aux brebis galeuses, aux marchands, aux affairistes, aux saltimbanques qui jouent superbement leur rôle. Ils sont les plus visibles et sont même érigés en héros, en exemples. Ce qui donne l’impression que la presse est nulle, peu cultivée, peu réfléchie. Alors qu’il serait hasardeux de citer les journalistes de référence, jeunes et moins jeunes de pays. Souvent, ils préfèrent raser les murs, rester discrets ou abandonner tout simplement ce beau métier pour d’autres aventures plus valorisantes. Il y a le manque de volonté politique mais aussi, notre responsabilité commune de journalistes qui est engagée. Qu’avons-nous fait ? Que faisons-nous pour changer la donne ? Peut-on continuer à vivre dans le « tape-à-l’oeil » tout en sachant que c’est juste un vernis, un château de cartes qui peut s’écrouler à tout moment ? Non, il faut des réformes concertées avec tous les acteurs en lieu et place des rafistolages qui ne profitent qu’à une minorité. Malheureusement, beaucoup d’entre nous, se plaisent dans cet informel tout en sachant qu’à moyen terme, nous serons tous morts, si rien n’est fait.

Kirinapost: Peux-tu citer trois journalistes, décédés ou vivants, qui t-ont vraiment marqué ?

Mame Gor Ngom: Question vraiment difficile car on a tellement de références vivantes ou disparues. Mais je ne risque rien en citant le défunt Jean Meïssa Diop avec qui j’ai eu la chance de partager la même « classe » au Cesti. Oui après plus de 20 ans de carrière, un large fossé, entre lui et nous de la 33 éme promotion, il est revenu pour faire sa maîtrise en communication. Il se considérait comme un étudiant et nous le considérions comme notre camarade. Il a soutenu avec son mémoire alors que beaucoup d’entre nous traînaient les pieds. Le défunt Moussa Paye, un ancien de Sud, une plume brillante et accrocheuse me vient à l’esprit. Lui aussi, malgré ses connaissances livresques, étaient toujours à la recherche de plus-value. Il était avec nous. Je cite aussi la légende vivante. Qu’il vive encore pour longtemps : Mame Less Camara. J’ai la forte conviction qu’on n’a pas donné à ce géant de la presse, ce digne Sénégalais la place qu’il mérite. Au-delà même du monde des médias, Less, est un exemple d’élégance comportementale, d’humilité. À la veille de la présidentielle 2019, je l’ai côtoyé un long week-end durant à Touba où nous animions avec mon grand Ibrahima Bakhoum, une formation pour des journalistes locaux. Trente minutes avec Mame Less, c’est le résumé de l’histoire politique, sociale culturelle avec des anecdotes croustillantes, des faits précis, un vécu extraordinaire. Rédacteur en Chef de la Tribune, il lui arrivait de m’envoyer ses textes tout en insistant pour que je relise »…(trémolo dans la voix). Ce doute intelligent propre aux grands esprits alors que moi j’étais intimidé par sa pertinence, ses tournures simples et percutantes… (Mame Gor marque un temps d’arrêt, essuie une larme avant de poursuivre)…Mame Less mérite la reconnaissance de la nation. Je pouvais en citer beaucoup d’autres mais tu m’as dit 3.

« CITER TROIS JOURNALISTES QUI M’ONT MARQUÉ ? TROIS SEULEMENT ? QUE C’EST DIFFICILE ! …MAME LESS CAMARA EST UN EXEMPLE D’ÉLÉGANCE ET D’HUMILITÉ »

Kirinapost : Tu publies un livre dénommé « Billets de salon ». On peut savoir de quoi il retourne ? 

Mame Gor Ngom: Le livre est une analyse des événements de février-mars 2021, marqués par les accusations de viol contre l’opposant Ousmane Sonko. Il y a les faits mais il y a surtout une analyse de ces faits, de tout ce qui tourne autour de cette histoire qui n’a pas encore fini de s’écrire. C’est qu’il a été beaucoup question dans ces « Billets… » un genre journalistique du coronavirus et de la gestion approximative de cette pandémie qui a révélé davantage nos imprudences, nos négligences et l’imprévoyance de ceux qui nous dirigent.

Kirinapost : Tu aurais pu en faire uniquement des chroniques dans un journal. Pourquoi tu as préféré le livre ?

Mame Gor Ngom: En tant que journaliste, j’ai jugé nécessaire que de tels événements inédits dans un contexte de pandémie méritait d’être photographié, des instantanés pour mes contemporains et surtout pour ceux qui viendront après nous. De la matière pour les historiens, les vrais. Nous, nous ne sommes historiens que du présent.

Kirinapost : Comment as-tu travaillé ? Dès le départ tu as senti que cette histoire méritait un ouvrage ou c’est venu au fil de l’écriture des billets en mode confiné que tu étais ?

Mame Gor Ngom: Franchement, sans aucune prétention, j’ai senti dès le début, avec la confirmation de la plainte de madame Adji Raby Sarr que quelque chose était en train de se passer. Ousmane Sonko, principal opposant de Macky Sall accusé de viol après le ralliement d’Idrissa Seck le 1 er novembre 2020, c’était une histoire incroyable ! Si bien que je m’attendais à une confrontation. Sonko a, à plusieurs reprises montré une certaine combativité. Il faut dire que son parcours politique si court soit-il, a été parsemé d’épreuves. L’une des principales et qui est sans doute à l’origine de sa radicalité contre le pouvoir actuel, c’est sa radiation de la Fonction publique lui l’ancien Inspecteur des Impôts et Domaines. Vu le contexte pandémique, la crise économique et sociale, je m’attendais à cette situation. Je l’ai dit et écrit. Oui de mon salon. Souvent avec mon téléphone portable.

« SONKO, PRINCIPAL OPPOSANT DE MACKY SALL ACCUSÉ DE VIOL APRÈS LE RALLIEMENT D’IDRISSA SECK, C’ÉTAIT UNE HISTOIRE INCROYABLE. CE INSTANT MÉRITAIT D’ÊTRE PHOTOGRAPHIÉ »

Kirinapost : Qu’aimerais-tu que tes lecteurs retiennent de ces événements de février en refermant le livre ?

Mame Gor Ngom: Que les lecteurs sachent que nous avons été dans les caniveaux avec un espace public lieu de manifestations de violences verbales, où se déversaient, se déversent encore des insanités, des choses abjectes entre acteurs. Nous sommes exposés aux mêmes situations déplorables que vivent d’autres pays surtout en Afrique. Que notre Justice peu indépendante nous expose. Que la tenace perception selon laquelle, le président dicte sa loi à la justice, est en grande partie à l’origine d’une situation délétère. Qu’il y a eu 13 morts à cause d’une sale histoire de fesses, de maladresses du pouvoir même si je ne valide ni n’invalide la thèse du complot. Qu’ils sachent que nous devons tous ensemble œuvrer sans relâche pour que pareilles situations ne se reproduisent. Pour cela, il faut qu’on évite les combats d’arrière-garde qui ne profitent qu’aux seconds couteaux, les petits types comme je l’ai écrit dans « Billets de salon ».

Kirinapost : On parle souvent de la neutralité du journaliste est-ce à dire que celui-ci ne peut être militant s’il veut faire son travail correctement. Quelle est la frontière entre neutralité et militantisme s’il y en a une ?

Mame Gor Ngom: Difficile d’être neutre. Je préfère l’honnêteté avec soi et avec les lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs. L’essentiel est de faire son travail avec professionnalisme. Ma conviction est qu’on peut être partisan d’une cause et être bon journaliste en respectant les règles. En mettant au-devant le sens de la responsabilité, l’éthique et la déontologie. En évitant tout mélange de genre.

« SERIGNE MOUNTAKHA ! UN ENTRETIEN EXCLUSIF AUTOUR DE SON PÈRE CHEIKH BASSIROU MBACKÉ BIOGRAPHE DE SERIGNE TOUBA MAIS AUSSI DES QUESTIONS AUTOUR DE COMMENT VIVRE DANS UN MONDE MEILLEUR »

Kirinapost : L’affaire Adji Sarr/ Sonko n’est pas encore vidée. Quel autre sujet d’enquête t’intéresserait aujourd’hui si tu étais dans une rédaction ?

Mame Gor Ngom: Une enquête sur les 400 mille FCFA que nous devrait Aliou Sall, frère du président de la République. Je ne rigole pas.

Kirinapost : Quel personnage historique ou présent aurais-tu aimer interviewer si tu en avais l’opportunité et pourquoi ?

Mame Gor Ngom: Serigne Mountakha guide de la confrérie Mouride. Un entretien exclusif. Parce que je sais qu’il peut dire davantage sur lui, sur son père Cheikh Bassirou Mbacké biographe de Serigne Touba, un des plus grands historiens de ce pays. Sur le pays, le monde et surtout beaucoup sur ce qui pourrait nous aider à mieux vivre. Vivre dans un monde meilleur.

Source : Xalima.com

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