A Photo London, une diversité de regards sur l’Ukraine


« Alternative » (1985), d’Evgeniy Pavlov. Tirage gélatino-bromure d’argent, collage, éd. 1/10, 29 cm x 39 cm.

Ils sont comme accablés par un très long voyage. Elle, fichu sur la tête, s’est endormie avec une légère inquiétude qui lui fait serrer le bas de son manteau. Lui, à ses côtés, cherche le sommeil, la tête posée sur ses mains. Cette photo de l’Ukrainien Evgeniy Pavlov pourrait illustrer l’épuisement physique et mental de ses compatriotes qui ont pris le chemin de l’exil, en train, en voiture ou en bus, pour fuir les bombardements de l’armée russe. Le tirage exposé par Alexandra de Viveiros à la foire Photo London, qui se tient jusqu’au 15 mai à Somerset House, date toutefois de 1985-1988.

Dans ces années-là, Pavlov a aussi réalisé Alternative, un photomontage saisissant, devant lequel s’arrêtent les visiteurs du salon, tant il semble prémonitoire. L’image, qui représente une femme tenant son bébé, est coupée en deux. A droite, l’éden et l’espoir. A gauche, un champ de ruines composé des bas-reliefs de Kharkiv. Une bonne partie des bâtiments dont proviennent ces sculptures ont été détruits depuis le 24 février.

La seule présence sur la foire de ces tirages, que Pavlov a pu sortir en catastrophe du pays en mars, tient du miracle. Au déclenchement de la guerre, Alexandra de Viveiros, d’origine russe et se présentant comme une « galeriste nomade », se mobilise. Kharkiv, qui a vu naître dans les années 1970 une audacieuse école de photo, dont Boris Mikhaïlov est le représentant le plus célèbre, est à quelques kilomètres de la frontière russe. Les photographes, avec lesquels elle travaille depuis 2019, se sont réfugiés, pour certains, dans les sous-sols du Musée d’art contemporain reconverti en bunker.

Audace des artistes

Quelques-uns ont, depuis, réussi à quitter le pays, des dossiers de photos sous le bras : Pavlov s’est fixé à Graz, en Autriche, Roman Pyatkovka, connu pour ses nus rieurs, a posé ses bagages à Nuremberg, en Allemagne. Sergiy Solonsky est récemment arrivé à Paris. Aucun ne se trouve à Londres, seul pays d’Europe exigeant un visa des Ukrainiens fuyant la guerre. Outre son poids symbolique, cette minirétrospective qu’orchestre Alexandra de Viveiros donne la mesure de l’audace de ces artistes, à rebours de l’iconographie soviétique. « Ils ont été inquiétés par le KGB, qui les filait », raconte la galeriste. En Union soviétique, les interdits étaient nombreux. Impossible de photographier réservoirs, voies ferrées ou routes. Les photographes de Kharkiv bravaient aussi la censure en représentant la nudité.

Ainsi de ces images d’Evgeniy Pavlov représentant de jeunes hippies jouant du violon en tenue d’Adam, accrochés par la galerie Ilex Photo, installée à Varsovie. Pour la curatrice Anna Maria Drozd, qui en a assuré l’accrochage, consacrer un stand entier à cette école de Kharkiv, exposée, en 2021, au Centre Pompidou, à Paris, était « une évidence ». « Nous sommes polonais, nos parents ont vécu sous la chape soviétique, on sait ce que ce c’est que l’hégémonie russe », précise la jeune spécialiste de photographie, estimant qu’il est « temps de décoloniser le regard que l’Occident porte sur l’art ukrainien ».

Il vous reste 29.03% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

via LeMonde

A lire aussi

Commentaires

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Instagram

#LuBess