Art contemporain : Documenta, la manifestation et ses gênantes racines nazies


Le président fédéral allemand Theodor Heuss (deuxième à gauche) et le professeur Arnold Bode (à gauche) devant une photo de l’artiste Pablo Picasso lors de la première Documenta à Cassel (Allemagne), le 16 septembre 1955.

La Documenta de Cassel s’est construite sur un mythe originel : créée en 1955, cette méga exposition avait pour mission de faire table rase du passé et de participer à la reconstruction de l’Allemagne endeuillée par des années de nazisme, en réhabilitant les artistes dits dégénérés par le IIIe Reich. Des recherches récentes mettent sévèrement à mal cette légende. Depuis 2019, plusieurs historiens ont démontré que près de la moitié de l’équipe qui fonda l’événement cachait un inavouable passé.

On les croyait blancs comme neige : beaucoup s’étaient en fait laissé séduire par le nazisme. A commencer par Werner Haftmann, figure-clé de la manifestation naissante qui se prétendait résistant. En 2019, un colloque au Musée d’Histoire allemande de Berlin dévoilait non seulement son appartenance au parti nazi, mais aussi aux SA (sections d’assaut hitlériennes). L’historien Carlo Gentile a retrouvé dans les archives des traces des crimes de guerre qu’il a commis en Italie.

Autre fondateur, son acolyte Kurt Martin était lui aussi membre du parti nazi, comme l’a révélé en 2020 l’historien Mirl Redmann. Directeur de la Kunsthalle de Karlsruhe, il ne se privait pas de spolier les tableaux de collectionneurs juifs persécutés.

Jeune historienne de l’art, Morgane Walter a rencontré ces sinistres sires en travaillant sur la thèse qu’elle a soutenue en février dernier à Paris-I Panthéon-Sorbonne, sur la réception critique de l’art abstrait dans l’Allemagne de l’Ouest de 1945 à 1964. « Pour dix des vingt et un fondateurs, les chercheurs ont révélé soit une adhésion à la NSDAP, parti de Hitler, parfois obligatoire ne serait-ce que pour écrire dans une revue, soit un embrigadement dans les SA, voire les SS, précise-t-elle. Documenta ne fait guère exception : dans toutes ses sphères politiques, administratives, la RFA a réintégré une grande partie de son élite nazie. »

L’impact n’en est pas moins explosif pour l’histoire de la Documenta, invitant à relire sa légende. « Pour des personnalités très conservatrices comme Haftman, se montrer en faveur de l’art abstrait revenait à montrer patte blanche et à dissiper tout doute, explique Morgane Walter. La Documenta devait être un pilier de la réhabilitation de la modernité, un événement “propre” qui réhabilite l’art dégénéré, et ces révélations mettent à mal cette vision très lisse. On a longtemps été assez naïfs de croire à ces discours autour de la reconstruction d’un art abstrait soi-disant démocratique, alors que l’objectif clair d’un événement comme la Documenta était une rupture affichée avec le passé nazi et l’intégration de la RFA dans l’Occident. »

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via LeMonde

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