Au Canada, les pieds-noirs d’Algérie reconnaissants

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Publié aujourd’hui à 16h00

De la traversée à bord du paquebot Franconia, parti du Havre le 6 août 1963 pour rejoindre Québec huit jours plus tard, Gérard Fuentes se souvient des ravissantes Américaines qui ont égayé son voyage. Du brouillard à l’arrivée au petit matin, ­voilant l’imposant Hôtel Château Frontenac, qui domine la ville. De la glissade sur le pont humide au moment d’apercevoir, sur le débarcadère, ses sœurs arrivées en éclaireuses un an auparavant au Canada, « ce pays d’avenir », lui avaient-elles écrit.

Le jeune homme a 20 ans quand il pose un pied en terre québécoise. Posté sous son drapeau canadien, un douanier lui lance : « Vous êtes chanceux, mon ami. » Son visa d’entrée sur le territoire expire en effet le lendemain. « Chanceux ? C’était la première fois que j’entendais cela depuis longtemps », s’amuse aujourd’hui ce septuagénaire au physique méditerranéen. Chanceux, lui qui a fui Mascara, au sud-est d’Oran, devenue terre familiale depuis que ses grands-parents s’y étaient installés en 1904 pour échapper à la misère de leur Andalousie natale ? Il y a vu certains de ses copains assassinés à quelques jours de l’indépendance de l’Algérie, en juillet 1962. Chanceux, lui qui s’est fait traiter de « colon » en France et s’est vu contraint de reprendre le chemin de l’exil ?

De stagiaire à la direction de cinq restaurants

Le paysage autour de son chalet, à une petite heure de route de Montréal, a tout d’une carte postale de l’hiver canadien. Devant son salon s’étend l’immense étendue blanche de la rivière des Outaouais, brouillée par quelques flocons soufflés par le vent. Il n’y a que le bleu du ciel pour lui rappeler sa lointaine Méditerranée. Les après-midi clairs, il observe de sa longue-vue le ballet des canards, rapaces et chardonnerets qu’il a appris à ciseler. Depuis sa retraite, Gérard Fuentes est devenu un maître sculpteur sur bois réputé au Québec.

« J’ai fait le bon move. Le gars qui vient ici, s’il a du cœur au ventre, sky is the limit. » Gérard Fuentes, arrivé au Canada en 1963

« La chaleur, les fruits, le vin à 16 degrés que je buvais en Algérie me manquent », reconnaît-il au milieu de ce paysage blanc de février. Mais il raconte surtout comment l’augure du douanier s’est réalisé, la chance qu’a constituée sa nouvelle vie canadienne. Volubile, il évoque les premières soirées au café Chez Loulou les bacchantes, à Montréal, où il a retrouvé quelques copains de Mascara, son mariage avec Maryvonne, pied-noire arrivée seule d’Alger en 1964, et la famille qui s’agrandit. Les petits boulots qui s’enchaînent à peine débarqué du bateau, coiffeur pour dames, vendeur de chaussures ou livreur de pizzas et, enfin, l’ascension professionnelle au sein de la chaîne de fast-food McDonald’s. Il y débute stagiaire et finit par diriger cinq restaurants.

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via LeMonde

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