« Au Rwanda, les journalistes youtubeurs font face à des menaces incessantes »

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Au Rwanda, classé 156e sur 180 pays pour la liberté de la presse par Reporters sans frontières, de plus en plus de journalistes ou dissidents se tournent vers YouTube. Non sans risque. En 2021, au moins quatre personnes utilisant la plateforme de vidéos pour critiquer le gouvernement ont été arrêtées.

Parmi elles, Théoneste Nsengimana, cofondateur de la chaîne Umubavu TV, a été interpellé le 13 octobre à la veille d’une émission sur les prisonniers politiques dans laquelle il avait prévu d’inviter l’opposante Victoire Ingabire. Il est accusé de propagations de fausses rumeurs. Le 11 novembre, c’est Dieudonné Niyonsenga, propriétaire de la chaîne Ishema TV, qui a été appréhendé après avoir été condamné en deuxième instance à sept ans de prison par la Haute Cour de Kigali pour des faits datant de 2020. Il était notamment accusé d’usage de faux et d’usurpation de fonction pour avoir travaillé sans carte de presse.

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Journaliste youtubeur renommé, John Williams Ntwali décrypte pour Le Monde Afrique ce nouvel espace d’expression médiatique et ses difficultés. Passé par plusieurs radios rwandaises et ancien rédacteur en chef du journal en ligne Igihe, M. Ntwali a créé au début des années 2010 son propre site Internet, où il s’est fait connaître pour ses reportages critiques des autorités. Il y a moins d’un an, il a lancé une chaîne YouTube, Pax TV-Ireme News, où il assure inviter « tous les Rwandais sans exception », notamment des opposants rarement entendus dans l’espace public.

Ces dernières années, de plus en plus de journalistes rwandais et de critiques du gouvernement se sont tournés vers YouTube. Pourquoi ?

Dans un contexte très contraint pour la liberté de la presse, YouTube présente plusieurs avantages. C’est d’abord un espace où on peut parler de tout, sans censure, puisqu’il est impossible pour les autorités de bloquer une chaîne YouTube, comme elles le font pour certains sites Internet locaux. Deuxièmement, les contenus restent en ligne, contrairement à la radio ou la télé : ils peuvent être regardés de nouveau à n’importe quelle heure et être partagés plus facilement. Et puis c’est une véritable plateforme d’échange, puisqu’il y a les commentaires, qui permettent d’engager des discussions et de savoir comment votre contenu est reçu.

Quelles sont les principales difficultés des journalistes youtubeurs rwandais ?

D’abord, il y a évidemment l’aspect financier. Il est difficile, hors d’une rédaction, de se procurer une caméra de bonne qualité et de faire de l’investigation.

Mais sur le fond, on a beaucoup de mal à avoir accès aux sources d’information dont nous avons besoin. Parce qu’au sein des autorités, ils sont nombreux à dire que les youtubeurs n’ont pas d’éthique professionnelle et ne sont pas fiables. Nous sommes parfois accusés de faire le lit de l’opposition ou même d’être des « forces négatives ». Au Rwanda, ce sont des accusations très graves. De nombreux journalistes youtubeurs ont donc décidé de laisser tomber.

Le troisième grand défi, ce sont les menaces et les insultes incessantes. Elles ne viennent pas directement des autorités, mais plutôt de trolls ou de faux comptes sur les réseaux sociaux. Ils peuvent lancer une campagne contre une personne et porter atteinte à son image à tel point que l’opinion publique va commencer à penser qu’elle est dangereuse pour la société. Il devient alors facile de l’arrêter.

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Depuis un an, les autorités rwandaises ont arrêté, lancé des poursuites ou condamné au moins quatre personnes utilisant YouTube pour critiquer le gouvernement. Que pensez-vous de ces arrestations ? Pourquoi maintenant ?

La situation devient plus tendue, car nous approchons de l’élection présidentielle de 2024 et de la possibilité d’un quatrième mandat de Paul Kagame. Donc les autorités commencent à réduire au silence toutes les voix critiques potentielles. De plus, le contexte judiciaire a changé. Au début des années 2000, quand on arrêtait un journaliste ou un dissident, les accusations correspondaient à ses écrits, à son dossier, et les charges étaient basées sur un crime commis ou soupçonné. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Les journalistes ou critiques du gouvernement peuvent être accusés de viol, d’idéologie du génocide, de négationnisme, de divisionnisme ou autre, dans des dossiers montés de toutes pièces.

Cela fait plus de vingt ans que vous faites du journalisme au Rwanda. Comment le paysage médiatique a-t-il évolué depuis que vous avez commencé ?

Au début, entre 2000 et 2003, la presse était relativement libre et il n’y avait pas de censure. Puis cela a commencé à changer car nous sommes entrés dans une nouvelle ère politique avec le premier mandat du président Paul Kagame, entamé en août 2003. Une bataille s’est alors engagée pour la liberté des médias. Il est devenu difficile de parler des proches du président, du parti au pouvoir [le Front patriotique rwandais], de la police et de l’armée.

Un autre tournant a eu lieu lors du deuxième mandat du président, entre 2010 et 2017. En 2010, on a vu s’éteindre des journaux populaires critiques, comme Umuseso et Umuvugizi. En 2015, il y a eu le référendum pour changer la Constitution et permettre à Paul Kagame de briguer un troisième mandat. A cette période, beaucoup de journalistes indépendants avaient déjà fui le pays. A partir de là, de plus en plus de sujets sont devenus tabous : la justice, mais aussi la situation économique du pays ou encore les relations diplomatiques tendues du Rwanda avec ses voisins.

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Y a-t-il des organes efficaces de protection des journalistes au Rwanda ?

Non, il n’y en a pas. En théorie, ce devrait être le rôle de la Commission rwandaise des médias [RMC, une instance de régulation officiellement indépendante]. Mais jusqu’ici, elle ne nous apporte aucun soutien à part la délivrance des cartes de presse. La plupart du temps, elle met surtout en garde les journalistes s’ils s’écartent des directives officielles. Il y a bien l’Association des journalistes rwandais, mais son rôle est limité au développement des compétences et à un peu de plaidoyer. Elle n’a pas vraiment de prise sur les dossiers judiciaires.

via LeMonde

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