Aux obsèques de Desmond Tutu, l’hommage des Sud-Africains à leur dernier géant

Sur le cercueil en pin clair de Desmond Tutu,  des œillets blancs, dans la cathédrale Saint-Georges, au Cap, en Afrique du Sud, le 1er janvier 2022.

Il est parti sans chichis. Prix Nobel de la paix, héros de la lutte contre l’apartheid et infatigable pourfendeur des injustices, l’archevêque Desmond Tutu, 90 ans, le voulait ainsi. Pas de stade, pas de farandole de discours, peu de fleurs. Tout juste une poignée d’œillets posés sur son petit cercueil de pin clair. Le moins cher possible, avait-il exigé. Samedi 1er janvier, l’Afrique du Sud a dit au revoir simplement au dernier de ses géants dans la cathédrale anglicane Saint-Georges au Cap.

Simplement, et presque en catimini sur fond de pandémie. Alors que certains pays appliquent encore de sévères restrictions aux échanges avec l’Afrique du Sud après la découverte du variant Omicron dans le pays en novembre 2021, le roi du Lesotho, Letsie III, était le seul dirigeant étranger en exercice présent à la cérémonie. Malgré la pluie d’hommages qui a accompagné l’annonce du décès de l’archevêque, le 26 décembre 2021, l’image offre un contraste saisissant avec les funérailles de l’autre géant sud-africain, Nelson Mandela, qui avaient attiré plus de 500 dignitaires venus du monde entier en 2013.

« Beaucoup de Prix Nobel voient leur aura diminuer avec le temps, la sienne a brillé de plus en plus fort », a pourtant noté l’archevêque de Canterbury, Justin Welby, chef religieux de l’église anglicane à laquelle appartenait Desmond Tutu, dans un message vidéo diffusé au cours de la cérémonie à laquelle ont assisté une centaine de personnes, régulations sanitaires oblige.

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Présent au côté des anciens chefs d’Etat sud-africains Thabo Mbeki et Kgalema Motlanthe, l’actuel président de l’Afrique du Sud, Cyril Ramaphosa, a résumé l’esprit de l’archevêque à travers deux images. Celle de l’activiste déterminé Desmond Tutu défiant « un cordon de police armé jusqu’aux dents » au cours d’une manifestation contre le régime de l’apartheid au Cap en 1989 et celle du pacificateur sensible à la tête de la Commission vérité et réconciliation, fondant en larmes en écoutant un vétéran de la lutte de libération raconter, en 1996, les tortures subies aux mains des services de sécurité de l’apartheid qui le laisseront en fauteuil roulant.

Comme l’a souligné le président sud-africain, les combats du Prix Nobel de la paix ne se sont pas arrêtés là. Même si la maladie l’avait rendu plus discret ces dernières années – il souffrait d’un cancer – Desmond Tutu a tout à la fois pris la défense de la cause LGBTQ, œuvré contre les mariages d’enfants, soutenu la lutte contre le VIH à travers une fondation, ou encore appelé à combattre le changement climatique. « Nous ne pouvons pas continuer à nourrir notre addiction aux énergies fossiles comme s’il n’y avait pas de lendemain. Car il n’y aura pas de lendemain », avait-il écrit dans une tribune en 2014.

« La voix des sans voix »

« Parfois stridente, souvent tendre, jamais effrayée et rarement sans humour, la voix de Desmond Tutu sera toujours la voix des sans voix », avait résumé Nelson Mandela. Au sein de l’ANC, le parti de la libération de l’Afrique du Sud au pouvoir depuis la chute de l’apartheid, cette voix avait pourtant fini par irriter quand il s’agissait de dénoncer la corruption qui gangrène le pays.

« Vous êtes une honte ! Vous vous comportez d’une manière qui est totalement en désaccord avec ce que nous défendons », avait-il lancé au président Jacob Zuma en 2011, avant de mettre en garde : « Je vous avertis, nous prierons, comme nous avons prié pour la chute du gouvernement de l’apartheid. Nous prierons pour la chute d’un gouvernement qui nous dénature. Vous avez une immense majorité. Ce n’est rien. Les nationalistes avaient une immense majorité qui augmentait, ils ont mordu la poussière. Attention, gouvernement de l’ANC. Fais attention, Fais attention, Fais attention. »

L’actuel ministre de la police, Bheki Cele, lui avait alors répondu de « rentrer chez lui et de la fermer » pendant que le président Jacob Zuma lui conseillait de rester à sa place et de s’en tenir aux affaires religieuses. En 2013, il n’avait pas été invité aux funérailles de Nelson Mandela par le gouvernement. Dix ans plus tard, c’est cette voix-là qui résonne plus que les autres en Afrique du Sud alors que, comme il l’avait prédit, la majorité de l’ANC a fondu : le parti est passé sous la barre des 50 % de voix pour la première fois de son histoire à l’issue des élections municipales en novembre 2021.

Vendredi 31 décembre, les Sud-Africains étaient invités à se recueillir devant le cercueil de l’archevêque dans la cathédrale Saint-Georges au Cap. Dans la file d’attente, Noirs, Blancs, « Coloured » [métisses], réunis à l’image de la « nation arc-en-ciel », telle que Desmond Tutu l’avait baptisée, saluaient tour à tour « l’humilité », « la bonté », « le symbole de résistance », de « tolérance » ou de « réconciliation » incarné par le Prix Nobel de la paix. Beaucoup soulignaient également qu’ils étaient venus autant pour « rendre hommage » à l’archevêque que pour souhaiter un avenir meilleur à leur pays après le départ de « celui qui parlait des cupides ».

« Il a été notre boussole morale pendant de longues années et alors que nous avons vu des gens se perdre en chemin au sommet de l’Etat, il a toujours été le seul qui disait la vérité », explique ainsi Riaz Lachman, venu se recueillir en famille. « Il y a tellement de corruption dans notre pays, il était l’une des dernières personnes authentiquement bonnes et nous avons besoin de sa voix », dit encore Nicola Tipping, 52 ans, étranglée par les sanglots devant l’écran géant installé sur la place principale du Cap pour retransmettre la cérémonie d’adieux à l’archevêque, samedi matin.

« Tout cet argent volé par les gens au pouvoir pour vivre une vie obscène a mis le pays à genoux. Je crois que c’est ce qui le rendait le plus triste. Pour beaucoup, rien n’a changé, vous vous arrêtez au feu rouge et vous voyez des mendiants, des tentes dans les rues. Je ne sais pas comment ils font pour continuer à voler alors qu’autant de gens vivent dans la pauvreté sous leurs yeux », poursuit cette négociante en vin de 52 ans.

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Comme un ultime clin d’œil à ce combat, Desmond Tutu est décédé la semaine où devait être remis le premier volet du rapport de la commission d’enquête sur la « capture d’Etat ». Un peu à la manière de la commission vérité et réconciliation présidée par l’archevêque après la chute de l’apartheid, pendant trois ans, celle-ci a écouté les témoignages détaillant le pillage à grande échelle des ressources de l’Etat qui a notamment marqué le mandat de Jacob Zuma. L’ancien chef de l’Etat a été incriminé personnellement par une quarantaine de témoins au cours des auditions.

La remise du rapport au président Cyril Ramaphosa a été reportée de quelques jours en hommage au Prix Nobel de la paix. Qu’en fera le chef de l’Etat ? C’est l’une des grandes questions de 2022 pour l’Afrique du Sud. Usés, certains ne se font déjà plus d’illusions. « J’ai arrêté de croire en la politique, confiait Shumi Chimombe, une Sud-Africaine en deuil à la sortie de la cathédrale Saint-Georges, vendredi 31 décembre. Nous perdons nos aînés un par un et c’est tragique parce que personne n’est là pour prendre la relève. Tutu était le dernier de nos grands hommes. Nous sommes seuls. Nous verrons ce qui viendra par la suite mais pour le moment, c’est fini. »

via LeMonde

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