Cambodge. A Sihanoukville, les « cités interdites » du crime organisé chinois

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Publié aujourd’hui à 16h29

Les Cambodgiens l’appellent « Chinatown » : onze barres de onze étages chacune, en forme de « U » géant, situées à moins de 200 mètres de la plage d’Otres, à Sihanoukville, célèbre pour son sable blanc. Les touristes y ont l’habitude de partager des barquettes de fruits de mer, le crépuscule venu, sur des sièges en plastique loués quelques riels, la monnaie cambodgienne, à un marchand ambulant. Mais, depuis la crise sanitaire liée au Covid-19, les pique-niqueurs sont rares. Sihanoukville, avec ses routes à quatre voies à peine tracées, est maculée de chantiers inachevés – on compte cent immeubles en construction. Au milieu de ces squelettes noirs, Chinatown ressemble à une base fortifiée. A l’entrée, des gardes surveillent deux grands portails équipés de caméras.

Vues de la porte arrière du Victory Paradise Resort & Casino, à Sihanoukville, le 19 décembre 2021.

Chinatown n’est que l’un de la douzaine de complexes spécialisés dans les jeux d’argent et les arnaques en ligne clandestins, installés au Cambodge. Il y a aussi White Sand 3, avec son entrée digne d’un camp de travail et ses fenêtres aux barreaux sinistres ; Victory Hill, dont plusieurs tours inachevées enserrent de gros immeubles. D’autres centres similaires existent aussi aux frontières avec la Thaïlande et le Vietnam. Dans leurs enceintes vivent et travaillent plusieurs dizaines de milliers de personnes, sous la férule de patrons chinois en accointance avec des gangsters d’horizons variés.

Le « plat où l’on saigne le cochon »

Ces « parcs d’investissement dans les industries digitales », selon leur désignation officielle, emploient – souvent sous la contrainte – une main-d’œuvre essentiellement chinoise. Covid oblige, ils se sont diversifiés, enrôlant des Khmers et des étrangers, afin de pénétrer de nouveaux « marchés ». « Ma mission était de trouver des “clients” dans cinq pays en Europe, dont la France, l’Espagne et l’Italie », explique Sem Chakrya (un pseudonyme), une Khmère de 27 ans employée à Chinatown, dans le mystérieux complexe d’Otres, au cours de l’été 2021. « J’avais quatre smartphones, chacun affichant un profil différent, mais doté de la même photo : celle d’une jolie fille de type européen », poursuit-elle. La jeune femme de la photo, dont elle ignore la nationalité, était sur place, coordonnant les activités avec le manageur chinois, discutant en visioconférence avec les « clients », si nécessaire.

Chakrya n’est qu’un chaînon de ce que l’on nomme en mandarin le sha zhu pan, c’est-à-dire le « plat où l’on saigne le cochon ». La victime est d’abord harponnée dans des sites de rencontre, puis incitée à participer à des loteries et autres jeux en ligne, voire à investir dans la cryptomonnaie. Il s’agit de l’appâter en la laissant d’abord gagner de petites sommes, d’engraisser sa « tirelire », avant de la ruiner en vidant son compte. Pour lutter contre ces arnaques, devenues un fléau en Chine, Pékin a multiplié les mesures répressives, entraînant la relocalisation de ces activités dans des pays peu régulés du Sud-Est asiatique. S’est ainsi constitué un arc chinois de la criminalité en ligne, s’étendant des Philippines à la Birmanie, en passant par le Laos et le Cambodge, et dont Sihanoukville fait figure de « capitale ».

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via LeMonde

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