« C’était l’enfer, et on a survécu » : entre la Colombie et le Panama, une traversée de tous les dangers pour les migrants

Assis sur la berge de la rivière Membrillo, Cleber a le regard noir, alors que s’éloigne la longue pirogue à moteur. C’est la vingt et unième et dernière de la matinée, et il n’a pu monter dans aucune d’elles. Incapable de payer les 20 dollars (19 euros) réclamés pour être transporté jusqu’au centre de réception migratoire de San Vicente, ce migrant vénézuélien est coincé pour une quatrième journée dans le rustique village de Canaan. Il devra encore attendre avant de recevoir une assistance humanitaire.

Dépité, il pressent malgré tout que le plus dur est derrière lui, dans cette jungle du Darien qu’il vient de franchir à pied : « C’était l’enfer, et on a survécu. » L’étape était la plus périlleuse de son parcours vers les Etats-Unis. « Mais quelle misère que de se retrouver maintenant bloqué ici après avoir traversé ça ! Je pensais vraiment en avoir terminé, pouvoir enfin manger, me faire soigner, rassurer ma mère », se lamente-t-il. Le lendemain matin, Cleber et ses trois compagnons seront, enfin, parmi les bénéficiaires des deux places gratuites accordées dans chaque embarcation, où s’entassent une vingtaine de passagers. Quatre heures plus tard, ils atteindront San Vicente.

Sur le rio Tuquesa, dans la jungle du Darien, côté panaméen, le 10 février 2021.

Depuis quelques mois, des centaines de migrants échouent chaque jour à Canaan, première communauté indigène à la sortie du Darien. Cette jungle épaisse et accidentée s’étend tout au long de la frontière entre la Colombie et le Panama, aucun véhicule n’y pénètre. De la Patagonie à l’Alaska, c’est le seul tronçon où la route Panaméricaine est interrompue. Cleber, 32 ans, est grand et costaud, pourtant, il dit n’avoir jamais autant souffert physiquement. « On n’imagine pas à quel point cela peut être dur d’avancer avec les racines énormes et les rochers glissants. Le terrain est toujours tortueux, il y a de la boue partout. Et puis, il y a des arbres avec des épines de 20 centimètres », raconte-t-il en montrant sa main écorchée. Il a gravi et descendu des collines, vu un corps gisant au fond d’un précipice et risqué sa vie dans des rivières. « Elles peuvent t’emporter à tout moment. » Il s’est perdu aussi. « On a marché pendant huit jours, le double de ce que l’on pensait. »

Comptabilité macabre

Cleber grimace en examinant une plaie qui s’infecte sur sa cheville. Tiraillé par la faim, sans aucune ressource, il se nourrit de ce que les autres migrants et les villageois de Canaan veulent bien partager avec lui. Il évoque la rumeur d’« une femme attaquée par un tigre » (pumas et jaguars peuplent la zone), mais son corps couvert de piqûres démontre que les bestioles les plus redoutables n’étaient pas forcément les plus imposantes. Vipère fer-de-lance, araignée errante brésilienne ou scorpion noir peuvent être fatals. « J’ai un ami qui est très mal, mais on a réussi à le soutenir jusqu’ici et il a déjà été évacué », rapporte-t-il. En revanche, « deux Haïtiens que l’on avait croisés ont été abandonnés là, morts, sur le chemin ».

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via LeMonde

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