Comment Vladimir Poutine bâillonne les historiens pour mieux réécrire l’histoire de la Russie

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Publié aujourd’hui à 06h17

En 2019, un jeune avocat, Grigori Vaïpan, avait remporté une remarquable victoire devant la Cour constitutionnelle russe, qui avait tranché en faveur de trois plaignantes âgées, réunies dans un collectif baptisé Les Enfants du goulag. Nées dans un camp de travail comme 1 500 autres survivants de la terreur stalinienne, Alisa Meissner, Elizaveta Mikhailova et Evguenia Chacheva, les trois victimes, réclamaient un droit « au retour ».

« Ces personnes vivent toujours en exil intérieur, à des milliers de kilomètres de leur ville natale, parfois dans les mêmes endroits du pays que ceux où leurs familles ont été refoulées il y a des décennies », avait plaidé leur avocat, en s’appuyant sur une loi de 1991 qui avait ouvert la porte aux réparations après avoir reconnu l’époque soviétique comme une période de « terreur et de persécution de masse ». Faute de pouvoir récupérer leur domicile, les enfants de déportés devaient, à tout le moins, bénéficier d’un logement social dans leur ville d’origine. Une promesse jamais tenue.

Grigori Vaïpan, Alisa Meissner, Evguenia Chacheva et Elizaveta Mikhailova devant la Cour constitutionnelle de Russie aux côtés d’autres descendants de survivants du Goulag, à Saint-Pétersbourg (Russie), en octobre 2019.
Les juges de la Cour constitutionnelle, à Saint-Pétersbourg (Russie), en octobre 2019.
Lors des audiences à la Cour constitutionnelle, à Saint-Pétersbourg, en Russie, en octobre 2019.

La décision de la Cour est, elle aussi, restée lettre morte, en dépit d’une pétition de soutien rassemblant 100 000 signatures. En 2020, le gouvernement a déposé un projet de loi visant à durcir les conditions d’attribution de ces logements, avec, pour résultat, vingt à trente ans d’attente en moyenne. Donner un accès rapide aux victimes des persécutions de l’ère soviétique pourrait désavantager les vétérans de la seconde guerre mondiale, ont fait valoir les autorités.

Protéger « la vérité historique »

Diplômé de Harvard et docteur en droit international de l’université de Saint-Pétersbourg, Grigori Vaïpan ne s’est pas arrêté là. Il est le principal auteur du rapport « Russie : crimes contre l’histoire », rendu public jeudi 10 juin par la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH). « Je suis né en 1990, je fais partie de la première génération post-soviétique de Russie et, pourtant, je suis aujourd’hui témoin du retour des répressions, confie-t-il au Monde. Or, je crois que notre pays n’a pas d’avenir tant qu’il n’aborde pas honnêtement et résolument son passé totalitaire. »

Précis, documenté, le rapport de 80 pages recense toutes les atteintes généralisées et systématiques menées ces dernières années par les autorités russes contre ceux qui travaillent sur la mémoire historique. Un « mode de gouvernance dont la Russie de Poutine est devenue un Etat précurseur », souligne la FIDH. Le Kremlin, poursuit l’ONG, « mène désormais une politique agressive qui non seulement marginalise les points de vue alternatifs, mais met aussi gravement en danger tous les historiens, publicistes, journalistes et militants de la société civile indépendante. L’ampleur de l’assaut a déjà atteint le seuil de “crimes contre l’histoire” ».

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via LeMonde

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