De l’Ukraine à la Norvège, l’Europe à travers une fenêtre de train

A Zolovich, en Ukraine.

Une femme à sa fenêtre un jour d’été, un enfant en short sur des rails, des ouvriers à l’œuvre dans les champs, les cheminées effilées des usines, des murs couverts de graffitis… Depuis la fenêtre du train qui le ramène de l’Ukraine vers la Norvège, Damian Heinisch capture les paysages qui défilent devant lui. Des scènes familières et intemporelles, au fil d’un voyage à travers l’Europe et son histoire tumultueuse.

Il avait 10 ans, le 8 juin 1978, quand il est monté, avec ses parents et son grand frère, à bord du train qui devait les conduire à Essen, en RFA. Son père avait attendu sept ans le permis qui l’autorisait à rejoindre l’Allemagne. C’était son pays d’origine avant que la seconde guerre mondiale éclate et que la ville de Gliwice, où il était né, devienne polonaise, l’obligeant à changer de nom et de nationalité.

La 19 mars 1945, son grand-père lui aussi était monté à bord d’un train, entassé avec des dizaines d’hommes dans un wagon à bestiaux par les troupes soviétiques. Il est mort sept mois plus tard, dans un camp de travail du Donbass, à Debaltseve, après une tentative d’évasion ratée.

Récit détaillé d’une déportation

En 2001, Damian Heinisch a quitté à son tour Essen, pour s’exiler en Norvège « par amour ». Il y a dix ans, le photographe, qui enseigne à la Bilder Nordic School of Photography d’Oslo, s’est lancé dans un projet : retracer l’histoire de sa famille et, à travers elle, celle de générations marquées par l’exil. Il récupère le petit carnet de son grand-père, où cet ancien contremaître d’une mine de charbon avait transcrit le récit détaillé de sa déportation. Un de ses codétenus l’avait rapporté à sa femme, à son retour des camps.

« Les images les plus fortes sont celles qui résonnent en nous, parce que nous nous y reconnaissons et pouvons nous y projeter. » Damian Heinisch

Dans la famille, le silence s’était installé : « La blessure est restée ouverte, mais on a voulu oublier. » Pour le photographe, c’est le déclic. Quand Damian Heinisch lit le journal, les mots de son grand-père ne le lâchent plus. La nécessité de visiter les lieux où il est mort s’impose. Au printemps 2013, il se rend à Debaltseve, devenue ukrainienne. Il n’y trouve pas la tombe de son aïeul. Il fleurit celle d’un inconnu, puis appelle son père et sa tante.

Un long voyage commence : 4 323 kilomètres, entre Debaltseve et Oslo, en passant par Gliwice et Essen. Damian Heinisch le réalise en quatre étapes, sur quatre saisons, son appareil 35 mm argentique vissé sur l’œil. Il emmène 120 pellicules et revient avec 4 000 photos, instantanés pris à la volée, le long des voies, alors que le train file vers la gare suivante.

Il vous reste 33.55% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

via LeMonde

Total
1
Shares
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Previous Post

Aux racines du mouvement QAnon, les écrivains italiens de Wu Ming, inspirateurs complotistes malgré eux

Next Post

Au Brésil, le non-carnaval s’achève dans la résignation

Related Posts