Denis Lacorne : « Le triomphe du trumpisme et de ces principaux soutiens »

En se focalisant presque exclusivement sur les effets pervers, réels ou imaginaires du « wokisme », les médias français ont oublié que les guerres culturelles américaines avaient aussi une dimension religieuse, à droite de l’échiquier politique. Ces guerres ont souvent opposé, depuis cinquante ans, une coalition d’évangéliques blancs et de catholiques conservateurs – les « pro-life » – à des courants progressistes et modérés favorables à l’avortement, – les « pro-choice ». Donald Trump, le président élu en 2016, exacerbait ces tensions en promettant la nomination de nouveaux juges à la Cour suprême, susceptibles de renverser une vieille jurisprudence favorable au camp des « pro-choice ».

Choses dites, choses faites : les trois juges conservateurs nommés par l’administration Trump (Kavanaugh, Gorsuch et Barrett), dont les votes s’ajoutent à ceux des deux juges conservateurs nommés par Bush père et Bush fils (Thomas et Alito) vont permettre à la majorité de la Cour de renverser la jurisprudence de l’arrêt Roe vs Wade (1973), si l’on en croit les 67 pages du brouillon d’opinion majoritaire rédigé par Samuel Alito dans l’arrêt Thomas Dobbs, State Health Officer of the Mississippi Dpt. of Health vs Jackson Women’s Health Organization. Le juge Alito est trop fin juriste pour parler de religion proprement dite. Sa décision est fondée sur une technique juridique parfois qualifiée « d’originaliste » : ce qui n’est pas écrit par les rédacteurs de la Constitution ni conforme à leurs intentions est dénué de validité, quoiqu’en disent d’autres juges, plus novateurs, qui souhaitent moderniser la Constitution en élargissant la signification et la portée de son texte. Pour ces derniers, la Constitution est un objet vivant qui doit s’adapter aux évolutions de la société ; elle dispose de grands principes pour faciliter cette tâche.

Lecture littérale de la Constitution

Le débat, aujourd’hui, porte sur l’un des acquis essentiels du féminisme moderne : les femmes disposent d’une liberté fondamentale, la maîtrise de leur corps et de leurs facultés reproductives. D’où vient cette liberté, d’abord décrite comme un « droit à la vie privée » ? Est-elle implicitement inscrite dans les textes fondateurs de la démocratie américaine ? Oui, répondent une majorité de juges progressistes (7 contre 2) dans Roe vs Wade, cette liberté existe bien : elle est déduite de la clause dite de « due process » du 14e amendement, qui précise qu’« aucun Etat ne privera une personne (…) de sa liberté (…) sans procédure légale régulière (without due process of law) ». Selon cette interprétation, comme l’ont bien résumé Michelle et Barack Obama dans une déclaration récente : « La liberté inscrite dans le 14amendement permet à chacun de nous de bénéficier d’une sphère de nos vies qui échappe à toute ingérence de l’Etat, – une sphère qui inclut des décisions intimes concernant la personne avec qui nous vivons, la personne que nous avons épousée, l’usage de contraceptifs, ou encore la décision d’avoir ou non des enfants. » Le champ d’application de cette liberté est vaste, comme l’a affirmé la Cour suprême dans une décision postérieure à Roe – Planned Parenthood of Southeastern Pennsylvania vs Casey (1992) – qui préserve l’essentiel de la jurisprudence Roe vs Wade. Se livrant à une double analyse, textuelle et contextuelle, le juge Alito récuse l’existence d’une telle liberté.

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via LeMonde

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