En Amérique, la thérapeutique du « good trip »

Atteinte d’un cancer, Julia Huxley écrit une lettre à son fils, Aldous, âgé de 14 ans : « Ne juge pas trop et aime davantage. » Elle meurt peu après, en 1908, à 46 ans. Aldous gardera la lettre sur lui sa vie durant. Ces mots d’adieu nourriront plusieurs de ses livres, dont son chef-d’œuvre, le roman d’anticipation Le Meilleur des mondes (1932).

Aldous Huxley voulait devenir médecin, avant qu’une vue défaillante ne lui fasse embrasser la carrière d’écrivain. Il faut dire que plusieurs membres de sa famille furent des biologistes réputés : son grand-père Thomas, surnommé « le Bouledogue de Darwin » ; son frère Julian, premier directeur de l’Unesco ; ou son demi-frère Andrew, prix Nobel de médecine en 1963. Quant à son fils Matthew, il a longtemps travaillé à l’Institut national de la santé mentale, aux Etats-Unis.

Du reste, voilà l’autre fil rouge de la dynastie Huxley, frappée de génération en génération par de graves maladies psychiques. Noel, un autre frère d’Aldous, ne s’est-il pas donné la mort, à 25 ans ? Thomas, son illustre grand-père, ne souffrait-il pas de dépression ?

C’est lesté de ce passé familial que l’écrivain se rapproche du psychiatre Humphry Osmond, après la seconde guerre mondiale. Respectivement émigrés en Californie et au Canada, les deux Anglais se passionnent pour les substances hallucinogènes – ou plutôt « psychédéliques », un terme qu’invente Osmond dans une lettre envoyée en 1956 à Huxley. La mescaline et le LSD (diéthyllysergamide) sont à l’époque les molécules les plus en vue.

Une poignée de pionniers

Aujourd’hui, les chercheurs multiplient les études sur les effets thérapeutiques de ces composés, suggérant qu’ils pourraient soigner l’anxiété des malades du cancer, certaines addictions et divers troubles alimentaires ou cognitifs. Mais, dans les années 1950, il n’y a qu’une poignée de pionniers pour mener de tels travaux.

Dans sa clinique canadienne, Humphry Osmond est l’un d’eux. En 1953, le psychiatre fait découvrir la mescaline à Huxley, qui relate l’expérience dans un best-seller publié l’année suivante, Les Portes de la perception. D’ordinaire, soutient l’écrivain, le cerveau filtre notre expérience de la réalité. Or la mescaline, en atténuant cette « valve de réduction », élargit notre conscience. Et de citer ces vers de William Blake, qui donnent son titre à l’ouvrage : « Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie. »

Peu après la parution, une nouvelle molécule, la psilocybine, rejoint la pharmacopée psychédélique. Comme nous l’avons vu dans les précédents volets de cette série, elle est isolée en 1958 par le chimiste suisse Albert Hofmann, à partir d’un champignon identifié par le mycologue français Roger Heim, le Psilocybe mexicana.

Il vous reste 87.95% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

via LeMonde

A lire aussi

Commentaires

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Instagram

#LuBess