En Côte d’Ivoire, la colère de la communauté malienne après les sanctions de la Cédéao

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Des conteneurs remplis de marchandises à destination du Mali, du Niger et du Burkina Faso, au port autonome d’Abidjan, en 2002.

D’ordinaire, le « parking du Mali », situé à proximité des terminaux du port d’Abidjan, est en effervescence du lundi au samedi. Environ 250 camions chargés de produits alimentaires, de biens de consommation et surtout de clinker (principal constituant du ciment) sortent chaque semaine de cette gare de fret transitaire et quittent la capitale économique ivoirienne pour prendre la direction du nord, vers le Mali voisin.

Mais un calme irréel règne sur place depuis l’annonce par la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), dimanche 9 janvier, d’une nouvelle salve de mesures punitives à l’encontre de Bamako pour sanctionner la junte au pouvoir, notamment un embargo sur les échanges commerciaux et les transactions financières. Une centaine de camions sont garés en rangs serrés et autant de chauffeurs se languissent sous les arbres, dans l’attente de savoir s’ils pourront prendre la route avec leurs marchandises.

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Coiffé d’un bonnet dogon, Ibrahim Sangaré, un commerçant malien œuvrant dans l’import-export en Côte d’Ivoire, ne décolère pas. Ses poids lourds, bourrés de riz et de sucre importés d’Asie et arrivés par conteneur, sont bloqués là, à plus de 1 000 km de Bamako, leur destination finale. Pourtant, le régime de sanctions prévoit des exceptions pour les « produits alimentaires de grande consommation » et d’autres biens de première nécessité, comme les médicaments.

« Les mesures annoncées sont déjà très brutales, mais si on les rend plus dures encore sur le terrain, jusqu’à empêcher la nourriture de traverser la frontière, ça va vite se transformer en drame pour nos frères et sœurs, lâche Ibrahim Sangaré. Sans parler de nos affaires, qui vont s’effondrer. »

« Dans le doute, on a tout bloqué »

Sur place, les douaniers se défendent et invoquent un « rodage » de l’administration pour expliquer la confusion. « Nous avons été surpris par les annonces de sanctions et l’exigence de les appliquer sans délai, confie l’un d’eux. Dans le doute, on a tout bloqué. » Les produits pétroliers et l’électricité vendus par la Côte d’Ivoire au Mali devraient également bénéficier du régime d’exception. En attendant, les grossistes songent à utiliser d’autres routes commerciales en passant notamment par la Guinée, où les militaires au pouvoir refusent d’appliquer le blocus contre le Mali.

En réponse aux mesures de la Cédéao, la junte malienne a annoncé la fermeture de ses frontières, ce qui risque de compliquer l’acheminement du bétail (essentiellement des bœufs et des moutons), de certains légumes, du beurre de karité et du textile en provenance du Mali. Egalement importateur de peaux de bœuf séchées, un aliment très apprécié en Côte d’Ivoire, Ibrahim Sangaré enrage : « Ce blocus économique va être intenable d’ici à quelques semaines. Il asphyxie le Mali et tous les Maliens, ceux établis au pays comme ceux de Côte d’Ivoire. »

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Et ces derniers sont nombreux. Environ 3 millions, selon le Conseil des Maliens de Côte d’Ivoire, une émanation du ministère des Maliens de l’extérieur. Dans la commune abidjanaise d’Attécoubé, Kodiogo Samaké, le responsable de la communauté malienne locale, indique, sourire aux lèvres, qu’ils sont « une minorité majoritaire » dans son quartier. Empêcher cette diaspora économiquement forte – et la plus nombreuse de toute la sous-région – d’envoyer des aides financières aux proches restés au pays, « c’est criminel », proteste-t-il en allusion à la suspension des transactions financières.

La question est loin d’être anecdotique pour le Mali. Les transferts monétaires versés par la diaspora représentent environ 7 % de son PIB, selon la Banque mondiale – plus, selon d’autres experts. En envoyant chaque mois une somme d’argent, Kodiogo Samaké soutient « une quarantaine de personnes dans le sud du pays », dit-il en faisant rouler entre ses doigts les perles de son chapelet.

« Heureusement », depuis le blocage des plates-formes d’envoi, dimanche, les réseaux de solidarité se sont mis en place et des systèmes parallèles de transfert monétaire ont pris le relais. « On a repris nos vieilles méthodes pour faire nos versements à nos proches, celles qu’on utilisait avant l’arrivée du mobile money [paiement par téléphone portable] », dit-il en riant. De part et d’autre de la frontière, des opérateurs économiques – essentiellement de gros commerçants – qui disposent d’espèces et de moyens de les faire circuler jouent le rôle de banquiers informels. Mais les frais sont plus élevés et les transactions moins faciles.

Un sentiment de « punition collective »

Réunis auprès du « doyen » Kodiogo Samaké dans le « grin » (lieu de rencontre extérieur) du quartier, plusieurs Maliens d’Abidjan expliquent avoir été contre « les coups d’Etat à répétition » intervenus ces derniers mois au Mali, puis contre « le calendrier de cinq ans proposé par les militaires pour rétablir la démocratie ». Mais, résume Ibrahim, un drapeau malien sur le dos en ce jour de match de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) face à la Tunisie, « les sanctions prises par nos propres frères africains contre notre peuple nous écœurent ».

Un sentiment de « punition collective » partagé par le reste du groupe. Certains accusent le président ivoirien, Alassane Ouattara – un pilier de la Cédéao –, d’avoir « voulu faire plaisir aux Français ». L’émotion est d’autant plus forte que beaucoup de Maliens ou de personnes possédant les deux nationalités sont des soutiens de la première heure de celui qu’ils surnomment affectueusement « ADO ». Originaire du nord de la Côte d’Ivoire, il partage à ce titre un héritage culturel fort avec leur peuple.

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Djibril Arama, responsable de la jeunesse en Côte d’Ivoire du Conseil supérieur de la diaspora malienne (CSDM, qui revendique plusieurs centaines de milliers de membres), est plutôt serein sur la suite des événements. La junte, veut-il croire, finira par proposer « un nouveau calendrier pour la transition, plus acceptable pour la Cédéao », et les membres de l’organisation régionale y seront sensibles. « De toute façon, interroge-t-il, qui peut croire qu’en plantant de telles sanctions on va récolter la démocratie ? »

Le peuple ivoirien voit aussi les mesures punitives d’un mauvais œil, assure-t-il, évoquant les déclarations et témoignages lus sur les réseaux sociaux, notamment celui de la star du reggae Alpha Blondy, qui s’en est pris aux présidents des pays membres de la Cédéao. Il cite aussi le Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI), la nouvelle formation de l’ancien président Laurent Gbagbo, qui, dans un communiqué, a indiqué se tenir « fermement aux côtés du peuple frère du Mali ».

via LeMonde

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