« En Inde, la dot obéit aux lois du marché »

Chronique. En Inde, le marché de la dot ne connaît pas la crise. Une étude de la Banque mondiale, publiée en juin 2021, montre que 95 % des jeunes mariées en paient une. Un chiffre qui, à la grande surprise des sociologues et des économistes, reste très élevé malgré la modernisation de l’Inde et l’interdiction de cette pratique depuis 1961. Au lieu de disparaître, la dot se fait simplement plus discrète. On parle plus volontiers de « cadeau », et l’on offre, selon le rang social, un réfrigérateur ou l’inscription à une université prestigieuse au jeune marié.

Le paiement de la dot, qui incombe en grande majorité à la famille de l’épouse, enferme la femme dans un système patriarcal. Il renforce la préférence pour les garçons à la naissance et décourage la scolarisation des filles. Ce proverbe du nord de l’Inde résume à lui seul la situation : « Donner naissance à une fille, c’est comme arroser le jardin du voisin ». La dot, pratiquée dans toutes les religions de l’Inde et même davantage chez les chrétiens que chez les musulmans ou les hindous, renforce l’emprise de la famille ou de la communauté sur les individus.

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Chaque année, des femmes sont victimes de violences de la part de leurs maris ou de leurs belles-familles pour cause de dot non payée, et certaines d’entre elles se suicident. Il faut comprendre pourquoi la pratique de la dot est si répandue en Inde pour mieux la combattre et améliorer la condition des femmes, d’autant plus que le phénomène n’a rien de traditionnel ou d’éternel, contrairement à ce que l’on pourrait croire. On pourrait même dire que c’est un fléau de la modernité, puisque, entre 1930 et 1975, le pourcentage de mariages concernés par cette pratique a doublé et que le montant de la dot a triplé (Marché du mariage et augmentation de la dot en Inde, Gaurav Chiplunkar et Jeffrey Weaver, SSRN, mai 2021).

Concurrence et retour sur investissement

Comment expliquer un tel essor ? Certains sociologues l’attribuent au phénomène dit de « sanskritisation », lorsque des basses castes empruntent aux castes supérieures leurs pratiques et rituels pour améliorer leur statut social. D’autres l’expliquent par une modification du ratio des sexes. Lorsque la population augmente, comme ce fut le cas en Inde dans les années 1950 et 1960, les femmes en âge d’être mariées sont plus nombreuses que les hommes de la même tranche d’âge, ce qui entraîne un « manque d’époux » et donc une augmentation des dots. Pour Gaurav Chiplunkar et Jeffrey Weaver, l’essor de la pratique correspond à une plus grande différenciation de la « qualité du mari ». « A partir des années 1930, l’enseignement primaire s’étant démocratisé, une catégorie de postes bien rémunérés et salariés est devenue accessible aux hommes indiens. Plus instruits et plus riches, ils demandaient donc des dots plus élevées en arrivant sur le marché du mariage », expliquent les deux économistes.

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via LeMonde

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