En Lettonie, le conflit en Ukraine ravive la guerre des mémoires entre russophones et lettophones


Cérémonie des commémorations de la victoire du 8 mai 1945, au cimetière militaire de Riga, le 8 mai 2022.

Enveloppé d’un rideau d’arbres reverdis par le printemps sous un frais ciel bleu, le Cimetière des frères lettons évoque une clairière calme et accueillante. Mais ses perspectives monumentales, ses statues aux faces tranchantes érigées en 1936 lors de la première indépendance du pays font paraître minuscules le groupe de responsables politiques et militaires venus s’y recueillir en ce dimanche 8 mai. Comme tous les ans depuis qu’elle a recouvré sa souveraineté en 1991, Riga célèbre les morts lettons des guerres du XXe siècle. Ceux qui reposent ici ont combattu pour l’indépendance jusqu’en 1920 mais aussi pour le tsar de Russie ou dans les rangs des bolcheviques, ils ont porté les armes sous les plis du drapeau rouge ou comme supplétifs du IIIe Reich.

Des soldats de l’armée lettonne jouent de la musique pour commémorer la victoire du 8 mai 1945, au cimetière militaire de Riga, le 8 mai 2022.
Monument controversé en mémoire aux soldats de l’Armée Rouge de la Grande Guerre patriotique, à Riga, le 6 mai 2022.

Traversée par une ligne de front historique toujours prête à ressurgir, la Lettonie prétend honorer à cette date tous les siens, tombés pour que vive la petite république ou entraînés dans des guerres que leur ont imposées de lointaines capitales. Pourtant, cette année, l’agression russe contre l’Ukraine a donné aux vivants une nouvelle occasion de monter les morts les uns contre les autres et aux guerres passées de faire irruption dans le présent. Les discrètes célébrations de dimanche se tiennent à la veille de la date où les mémoires affrontées du pays entrent en collision. Car si l’historiographie officielle et le sentiment majoritaire font du 9 mai 1945 le début de « l’occupation » de la Lettonie par l’URSS, une partie importante des russophones, qui forment un quart de la population, célèbrent en ce jour la victoire de l’Armée rouge sur l’Allemagne nazie.

Depuis le début du règne de Vladimir Poutine, cette mémoire est utilisée à outrance par le Kremlin pour maintenir un lien entre Moscou et les communautés russes des anciennes républiques soviétiques. Elle se trouve aussi au cœur du récit historique nationaliste et expansionniste qui justifie la guerre en cours contre l’Ukraine. C’est en affirmant réagir à cette manipulation de la mémoire à des fins de propagande hostile que le Parlement letton a voté en avril une loi interdisant de fait la tenue de rassemblements célébrant la victoire soviétique le 9 mai et transformant cette date en une journée d’hommage aux victimes de la guerre d’Ukraine, quitte à s’aliéner une partie de la population.

« On s’en prend à notre identité »

« Le 9-Mai c’est notre dignité, c’est notre histoire, c’est la mémoire de nos parents et de nos grands-parents. En attaquant ce symbole, on s’en prend directement à notre identité », dénonce Regina Locmele, 55 ans, député du parti Harmonie, classé à gauche et dont la majorité de l’électorat est russophone. Assise sur un banc vermoulu de l’allée centrale du cimetière maintenant désert où elle est venue avec une délégation de son parti déposer une couronne de fleurs, elle montre sur l’écran de son téléphone les images des célébrations passées. Autour du Monument aux libérateurs de la Lettonie soviétique, érigé en 1985 au cœur de l’agglomération de Riga, les célébrations du 9-Mai ont pu rassembler avant la pandémie jusqu’à 200 000 personnes dans une ambiance de kermesse nationaliste où survivait le temps d’une journée le souvenir de l’empire disparu et de sa toute-puissance.

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via LeMonde

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