En RDC, la tête de la commission électorale entre les mains de Félix Tshisekedi

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Un manifestant porte une affiche de l’opposant Martin Fayulu lors d’une manifestation contre la « politisation » de la commission électorale, à Kinshasa, le 16 octobre 2021.

Dans le livre de recettes de cuisine politique, c’est un classique maintes fois revisité. La manœuvre consiste à sélectionner une personnalité généralement reconnue pour ses compétences techniques mais soupçonnée de partialité – le plus souvent en faveur du pouvoir. Au terme d’une procédure contestée, l’impétrant est placé à la tête de l’instance chargée d’organiser les élections et d’annoncer leur verdict. Le résultat varie entre une polémique sur le manque d’équité des futures consultations et, au pire, une crise électorale, avec toutes les inconnues qu’elle engendre.

En République démocratique du Congo (RDC), le président Félix Tshisekedi ne doit encore gérer que des suspicions et des accusations autour de sa supposée volonté de se tailler un scrutin sur mesure. Mais à deux ans d’une élection à laquelle il est candidat à sa propre succession, le chef de l’Etat se trouve face à un dilemme qu’il est le seul à pouvoir trancher. Signera-t-il ou non l’ordonnance de nomination des membres de la Commission nationale électorale indépendante (CENI), dont le chef désigné, Denis Kadima, est vivement contesté ?

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Si oui, sa réélection pourrait en être facilitée, mais au prix de fortes tensions politiques. Si non, comme ce fut déjà le cas à l’été 2020 lorsqu’il refusa d’entériner le nom de Ronsard Malonda, jugé trop proche de l’ex-président Joseph Kabila, de nouvelles tractations devraient débuter, laissant poindre le risque d’un « glissement » du calendrier électoral, sur fond de manifestations et de répression.

Une fronde grandissante

Samedi 16 octobre, l’élection des membres du bureau de la CENI par l’Assemblée nationale a situé l’importance de cette nomination et les tensions qu’elle génère. Sous les sifflets et les jets d’œufs des députés de l’opposition, protégés par des parapluies, les élus favorables au pouvoir ont validé la liste que leur avaient transmise les organisations religieuses. Mais la sphère confessionnelle en RDC est aussi divisée que la politique. La Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco), qui représente les catholiques, et l’Eglise du Christ au Congo, qui fédère les protestants, ont refusé le choix des six autres représentants des communautés religieuses, porté sur Denis Kadima.

Qu’importe si catholiques et protestants représentent 80 % de la population congolaise, semble répondre André Mbata, député de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS, au pouvoir) : « Chaque confession n’a droit qu’à une seule voix et, par ailleurs, nous sommes un état laïc, dit-il. Nous ne sommes pas l’Iran pour nous plier aux exigences de chefs religieux qui se prononcent pour leurs intérêts personnels et non ceux des Congolais. Parmi nos députés, il y a des catholiques et des protestants, mais les églises ont failli à leur mission. Aujourd’hui, avec le soutien de certaines ambassades européennes, elles veulent un glissement du calendrier dont nous ne serons pas complices. » Quelles ambassades ? Dans quel but ? André Mbata n’en dit pas plus.

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Lors des deux dernières années de présidence de Joseph Kabila, en 2017-2018, la RDC a déjà vécu un report des élections jalonné de manifestations où l’Eglise catholique était en première ligne pour exiger la transparence du vote. Lors du scrutin de décembre 2018, les prélats firent la démonstration simultanée de la qualité de leurs observations, en révélant l’ordre exact d’arrivée des candidats, et de leur incapacité à faire respecter la vérité des urnes qu’ils avaient constatée. Selon eux, Félix Tshisekedi doit son fauteuil de président à un accord secret conclu avec Joseph Kabila et accepté par les chancelleries, et non aux électeurs congolais, qui avaient porté leurs suffrages sur Martin Fayulu.

Depuis, les lignes politiques ont bougé. MM. Tshisekedi et Kabila ont rompu leur alliance. L’ambitieux Vital Kamerhe, ancien directeur de cabinet du premier et homme du rapprochement avec son successeur, a été condamné à treize ans de travaux forcés pour corruption et détournement de fonds. Si le chef de l’Etat en exercice ne cesse de démontrer que dans le combat politique, il est toujours profitable d’être sous-estimé par ses rivaux et alliés de circonstance, il est aujourd’hui confronté à une fronde grandissante.

Une alliance fissurée

Martin Fayulu, dont la colère ne s’est pas apaisée depuis la dernière présidentielle, continue de brandir sa seule arme : la rue. « Nous ne pouvons pas laisser Félix Tshisekedi s’accaparer la CENI après avoir mis la main sur le Conseil constitutionnel [chargé de proclamer les résultats définitifs des élections]. S’il maintient Denis Kadima, nous investirons le palais du Peuple », menace le leader de la coalition Lamuka, qui dit déplorer un mort dans les rangs de ses militants à la suite des échauffourées du week-end.

Le retournement de l’histoire n’est pas encore complet, mais les rangs des manifestants pourraient être gonflés par les partisans de Joseph Kabila. « Le président est aujourd’hui placé devant ses responsabilités. Il doit inviter les différentes tendances pour baliser le chemin jusqu’à des élections consensuelles. S’il passe en force, nous nous réservons le droit de demander au peuple de se prendre en charge », prévient Félix Kabange Numbi, député de la mouvance kabiliste, après avoir dénoncé une CENI formée « en violation des règlements de l’Assemblée nationale », « sous pression financière et sécuritaire du pouvoir » et « tribalisée autour de l’espace Kasaï », la région dont est originaire le président.

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Plus problématique pour Félix Tshisekedi, le cas Denis Kadima fissure aussi son alliance avec l’ancien gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi. Le parti de ce dernier a fait savoir par communiqué que sa participation à l’Union sacrée sera « réévaluée » après « le forcing, les pratiques de débauchage et de corruption tendant à imposer au peuple congolais, par la voie d’une CENI de pacotille, un nouveau cafouillage électoral en 2023 dans le seul but d’établir un pouvoir totalitaire et inique ».

Face à l’horizon électoral qui se charge et des rivaux dont il connaît la détermination à le faire trébucher, le chef de l’Etat tient aujourd’hui entre ses mains l’avenir politique de son pays. D’une simple signature, il peut l’amener à une crise immédiate ou à une probable prolongation de son mandat.

via LeMonde

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