En Russie, la culture sommée de marcher au pas


Au Centre Gogol, à Moscou, chaque spectacle se termine sur l’image d’une colombe, ici, à la fin d’une représentation, le 30 juin 2022.

Départs en exil, arrestations, spectacles annulés, théâtres mis sous cloche, exaltation patriotique, résistance souterraine… Pendant que l’Occident s’interroge sur le boycott des artistes russes, ou leur « annulation », selon le mot qu’affectionne le président Vladimir Poutine, en Russie même, le monde de la culture est l’objet d’une mise au pas brutale, qui n’épargne aucun secteur.

Le cas du théâtre est certainement le plus spectaculaire, avec des annonces quotidiennes de licenciements et un vocabulaire, chez les observateurs, qui évoque plus volontiers l’apocalypse que la création : ici, on parle de la « mort » d’une troupe, là de l’« assassinat » d’un théâtre…

Coup sur coup, fin juin, trois institutions moscovites, parmi les plus réputées et les plus appréciées du public, ont ainsi vu leur direction changer, avec l’éviction de leurs fondateurs ou de directeurs artistiques emblématiques. C’est le cas du Théâtre Sovremennik, de l’Ecole de dramaturgie contemporaine et du Centre Gogol, transformé par le metteur en scène Kirill Serebrennikov en un pilier de la création russe et un succès populaire.

Lui aussi a dénoncé, de son exil berlinois, le « meurtre » de l’institution qu’il a modelée depuis 2012, sanctionnée « pour son honnêteté, pour avoir essayé d’être libre, pour le fait que, depuis tous ces mois que dure la guerre, les acteurs, qui protestent contre la guerre, ne font plus de salut, mais terminent chaque spectacle sur l’image d’une colombe ». La mairie de Moscou a annoncé que l’établissement retrouverait son nom d’origine, Théâtre dramatique Nikolaï Gogol.

Le Centre Gogol et Serebrennikov avaient déjà connu, dans le passé, des démêlés avec les autorités, voire avec la justice. Le Sovremennik, de son côté, avait déjà été contraint il y a peu de déprogrammer une pièce accusée de faire de la « propagande homosexuelle » et d’offenser les anciens combattants.

« Il y a tout de même un tournant, presque une révolution culturelle, note la spécialiste Marina Davydova, qui s’est elle-même exilée et a mis entre parenthèses, par prudence, le travail de sa revue, Théâtre. Auparavant, les opinions politiques pouvaient vous valoir des problèmes, mais, à l’exception de quelques thèmes sensibles, le contenu des spectacles restait relativement libre. On pouvait encore s’abriter derrière une neutralité de forme. Aujourd’hui, c’est le contenu et l’esprit des spectacles qui sont en jeu, la liberté affichée par certaines institutions. La neutralité ne suffit plus, il faut montrer sa loyauté. Et plus aucun fonctionnaire n’osera défendre un théâtre, ils ont bien trop peur pour eux-mêmes. »

Il vous reste 73.21% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

via LeMonde

A lire aussi

Commentaires

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Instagram

#LuBess