En Russie, l’affaire du « médiateur de la police », ou comment piéger les bœuf-carottes

LETTRE DE MOSCOU

Vladimir Vorontsov au moment de son arrestation filmée, dans une vidéo intitulée « Sauver le médiateur de la police », le 7 mai 2020.

C’est une plongée rare dans les coulisses d’un monde habituellement impénétrable, celui de la police russe. On la doit à un conflit interne à l’institution porté sur la place publique et, surtout, au plan d’une audace folle conçu par les partisans du commandant Vladimir Vorontsov pour le tirer des griffes de la police des polices et de la prison où il se trouve depuis un an et demi.

Voici l’homme à l’origine du dossier : Vladimir Vorontsov, 37 ans, dont treize dans la police moscovite, un physique imposant, a rendu son badge en 2017. Cette année-là, l’ancien commandant se proclame « médiateur de la police » (ombudsman dans sa version russe inspirée de l’anglais). Le titre n’a rien d’officiel et entend au contraire pallier l’absence de corps intermédiaire dans l’institution, où les syndicats se contentent de distribuer des bons-cadeaux et prennent le plus souvent le parti de la hiérarchie. Le « médiateur », lui, entend réellement défendre les troupes. Diplômé de droit, il constitue une petite équipe autour de lui, rend publics les scandales les plus fracassants et offre des consultations juridiques (parfois payantes) aux agents en difficulté.

Commentaires politiques peu amènes pour le pouvoir

Sur le site VKontakte, sa page compte 400 000 abonnés. Presque un réseau social à elle toute seule, où les histoires de mises à pied côtoient la dénonciation des chefs corrompus ou les commentaires politiques peu amènes pour le pouvoir. Bref, l’homme a tout pour déranger. A son tableau de chasse, on compte plusieurs officiers, un général…

Le 7 mai 2020, Vladimir Vorontsov est arrêté. Des agents équipés comme pour une opération antiterroriste débarquent à son domicile, accompagnés de caméras de télévision. Pendant que les uns brisent la porte, d’autres donnent l’assaut aux fenêtres depuis les toits.

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L’accusation, elle, est moins spectaculaire et plutôt confuse : il est accusé d’avoir essayé, en 2017, d’extorquer 300 000 roubles (3 600 euros) à un ancien collègue, Rassim Kourbanov, en menaçant de publier des photos intimes de ce dernier le montrant nu. Sauf que ces menaces seraient intervenues après que ces photos avaient déjà fuité en ligne, provoquant le licenciement de M. Kourbanov.

Sans même parler de cette chronologie étonnante, le dossier monté par le département de la sécurité interne (USB), la police des polices, sonne creux – hormis le témoignage de Kourbanov et de son père, il n’y a aucun élément de preuve. Rien pour accréditer cette tentative d’extorsion qui aurait eu lieu par téléphone. Pire, selon les soutiens du « médiateur », Rassim Kourbanov était aux mains de la police des polices, dans le cadre d’une affaire de stupéfiants, quand il a porté plainte contre Vorontsov. Des charges secondaires sont certes ajoutées au dossier – diffamation, offense à représentant du pouvoir, diffusion de pornographie… – mais rien qui puisse suffire aux agents de l’USB.

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via LeMonde

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