En Tunisie, le chantier de la traduction des ouvrages français en langue arabe


« Une farouche liberté », d’Annick Cojean (édition arabe).

Entre les quatre murs de l’association féministe Aswat Nissa, en novembre 2021, un groupe de jeunes lecteurs échangent sur le livre d’Annick Cojean (journaliste au Monde), Une farouche liberté (éd. Grasset, 2020), recueil d’entretiens avec l’avocate et militante Gisèle Halimi.

Pendant le débat, plusieurs admirateurs de cette figure féministe déplorent le fait que peu de Tunisiens la connaissent « et surtout qu’il n’y ait aucune traduction en arabe de ses livres alors qu’elle est née et a grandi en Tunisie », souligne Othello the reader, un « booktubeur » tunisien de 23 ans, l’un de ces internautes qui partagent des chroniques vidéo sur la littérature.

Heureuse coïncidence, six mois après cette discrète discussion, la version arabe d’Une farouche liberté trône sur les étagères de la librairie et maison d’éditions La Maison du livre à Tunis, « une reconnaissance pour ce monument du patrimoine tunisien », explique l’éditeur Habib Zoghbi qui, dans la foulée, a aussi fait traduire et publier le récit autobiographique de Gisèle Halimi, Avocate irrespectueuse (éd. Plon, 2002).

« Même les avocats tunisiens sont peu familiers du travail de Gisèle Halimi, alors que sa cause et ses nombreux procès emblématiques ont marqué la plaidoirie française », explique l’éditeur. Les deux traductions sont désormais aussi exposées et vendues au tribunal de première instance de Tunis.

« Un poste onéreux »

La traduction de ces œuvres en arabe est une première en Tunisie, où ce genre d’initiative est très peu encouragée. Elle s’est faite avec le soutien de l’Institut français de Tunisie (IFT) et d’un fonds issu du programme Livre des deux rives, doté d’une enveloppe d’un million d’euros pour un projet pilote d’aide à la traduction entre le Maghreb et la France. Mis en place pendant la pandémie, ce fonds a pour but de soutenir les secteurs de l’édition et de la traduction, aider à leur professionnalisation, mais aussi promouvoir les écrivains des deux rives de la Méditerranée.

« Le cas tunisien est intéressant, souligne Sarra Ghorbal, attachée pour le livre et les médiathèques à l’IFT, car la chaîne du livre y fait encore défaut et ni les auteurs ni les traducteurs ne vivent réellement de leur travail ». Le mélange des genres entre l’écriture, la traduction, l’édition, l’impression et la publication dans certaines structures rend difficile la mise en place d’un écosystème fluide et cohérent. Il existe bien un Institut national de traduction mais celui-ci traduit et publie les œuvres qu’il produit, sans proposer d’aides directes aux éditeurs indépendants, qui eux-mêmes évoluent dans un marché restreint.

« La traduction est un poste onéreux dans la réalisation d’un ouvrage, nous avons besoin d’un réel soutien pour nous engager davantage dans ce type de projets, explique Elisabeth Daldoul, directrice de la maison d’éditions Elyzad. Malheureusement, il n’y a pas en Tunisie l’équivalent du CNL [Centre national du livre] français, un établissement qui soutiendrait notre activité. S’ajoute à cela, un secteur du livre pour lequel nous avons le sentiment qu’il n’a pas été assez pris en considération par les pouvoirs publics cette dernière décennie. »

Mme Daldoul ajoute qu’avec la dévaluation du dinar, la cession des droits d’une œuvre française vers l’arabe devient très coûteuse. D’où l’importance d’un partenariat comme celui du Livre des deux rives.

« Améliorer les échanges entre les deux rives »

Elle-même a initié la traduction de l’arabe vers le français de l’écrivain tunisien Hassouna Mosbahi, 72 ans, auteur de Pas de deuil pour ma mère, un roman social inspiré d’un fait divers qui s’est produit dans les années 1970 dans un quartier populaire de Tunis. Une manière de montrer une « autre Tunisie, celle des campagnes et des mythes », explique M. Mosbahi dont une partie de l’œuvre est déjà traduite en anglais et en allemand.

« Il faut améliorer les échanges entre les deux rives, donner leur chance à des écrivains, même de la jeune génération, d’être plus connus par un lectorat français », plaide ce féru de la langue française. Lui-même a traduit en arabe l’œuvre des poètes Francis Ponge et René Char, mais aussi Pages de journal d’André Gide, « un document inestimable pour connaître l’histoire de la Tunisie pendant les deux guerres mondiales et la période de l’occupation allemande », détaille l’écrivain.

« La jeune génération est plus tournée vers l’anglais et l’usage du français se réduit comme une peau de chagrin, ajoute-t-il. Traduire les écrivains français permet donc de sauvegarder un héritage autrement. » « La francophonie, ce n’est pas seulement lire, écrire ou parler en français, c’est aussi découvrir les cultures francophones plurielles dans d’autres langues », enchérit Sarra Ghorbal.

L’attachée pour le livre de l’IFT insiste aussi sur la nécessité de faire mieux connaître au lectorat français des classiques de la littérature arabe comme la fiction historique Barg Ellil écrite par le romancier tunisien Béchir Khraïef. L’ouvrage raconte l’histoire d’un esclave noir au XVIsiècle qui gagne sa liberté et part découvrir le monde.

Une nouvelle dynamique

Le partenariat Livre entre deux rives a également ouvert la voie à la traduction d’œuvres plus contemporaines comme la bande dessinée La légende de Chbayah, une révolte tunisienne. Ecrite par l’illustrateur tunisien Seifeddine Nechi et le scénariste Aymen Mbarek, la BD a été publiée par la maison d’édition Alifbata, créée en 2015 et qui vise à mieux faire connaître la bande dessinée arabe, via sa traduction. Le livre est distribué en France depuis janvier 2022 et les deux versions arabe et française sont parues simultanément, une nécessité aux yeux de Seifeddine Nechi en raison d’un marché tunisien trop petit pour la bande dessinée.

L’histoire tourne autour d’un personnage anonyme, Chbayah (petit fantôme), qui piratait les fréquences radio de la police tunisienne lors des émeutes du pain en 1984. Il est resté une référence pour les deux auteurs qui ont su broder une fiction historique autour de cette figure. Pour la traduction de l’arabe littéraire au français, ils ont fait le choix de ne pas mettre d’onomatopées contrairement à d’autres bandes dessinées. « C’est très compliqué d’imaginer les sons et exclamations d’une langue à une autre, précise Seïf Eddine Nechi. Il y a beaucoup de spécificités culturelles. Nous avons donc pris le parti de ne pas en mettre du tout pour permettre une vraie immersion au lecteur. »

La question de la technicité de la traduction entre l’arabe et le français présente aussi un défi pour Walid Soliman qui a traduit Une farouche liberté d’Annick Cojean. « Il y a beaucoup de vocabulaire et de métaphores particuliers, explique-t-il. Aussi faut-il vraiment puiser dans l’arabe ancien pour trouver l’équivalent ou même créer des néologismes. » M. Soliman est en train de traduire l’essai King Kong Théorie de Virginie Despentes pour une maison d’édition marocaine.

Le partenariat entre les deux pays en matière de traduction semble avoir toutefois donné lieu à une nouvelle dynamique, souligne l’éditeur Habib Zoghbi, qui souhaite maintenant faire traduire en arabe La Statue de sel (éd. Corrêa 1953, éd. Gallimard 1966), l’autobiographie romancée de l’auteur franco-tunisien Albert Memmi dont Albert Camus signa la préface. « « Nous espérons contribuer à notre échelle à la formation d’une jeune génération de traducteurs tunisiens traduisant du français vers l’arabe ou de l’arabe vers le français et ainsi assurer la relève », précise Sarra Ghorbal.

via LeMonde

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