En Tunisie, le limogeage de deux femmes juges pour « outrage aux mœurs » indigne les féministes


A Tunis, manifestation de magistrats en février 2022 contre la dissolution de la Conseil supérieur de la magistrature par le président Kaïs Saïed.

Au limogeage s’est ajoutée l’opprobre. Révoquée par le président tunisien Kaïs Saïed mercredi 1er juin avec 56 de ses collègues magistrats, Keira Ben Khelifa est l’objet, depuis le début du mois, d’une campagne de harcèlement en ligne. La juge a vu sa vie privée déballée sur les réseaux sociaux, et notamment la liaison hors mariage, qui lui a valu d’être accusée d’« outrage aux mœurs ». Un motif invoqué par le président Kaïs Saïed lui-même.

L’affaire dont s’est emparée la Toile remonte à 2020. La juge, qui s’est confiée depuis à des médias locaux, explique avoir accueilli chez elle un soir un homme avec lequel elle avait une liaison. L’épouse de ce dernier, qui cherchait à prouver l’adultère de son mari, a prévenu les forces de police. Une intervention qui a eu des conséquences judiciaires et obligé Keira Ben Khelifa à se soumettre à un test de virginité. En Tunisie, l’adultère est passible de cinq ans d’emprisonnement et l’outrage aux mœurs d’un an selon le Code pénal.

Le dossier a finalement été classé, mais son contenu a opportunément refait surface sur Internet samedi 6 juin quand Thameur Bdida, un blogueur disant appartenir au Mouvement du 25 juillet favorable à Kaïs Saïed, a rendu public le procès-verbal de l’affaire, les données personnelles de Keira Ben Khelifa et même son examen médical de virginité… Le commentateur affirmait également qu’une autre magistrate limogée était impliquée dans un cas d’adultère. Des documents et déclarations qui circulent depuis abondamment sur les réseaux sociaux.

« C’est une violence psychologique et une humiliation inouïe pour ces femmes », souligne la militante et avocate Bochra Belhaj Hmida. « Sous le régime de Zine El-Abidine Ben Ali, il y avait des journaux de caniveau qui publiaient des affaires scabreuses montées de toutes pièces ou diffamatoires envers des femmes issues de l’opposition politique ou des militantes, mais aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, ce genre de chose prend une tout autre ampleur », explique-t-elle.

« Méthodes médiévales »

« Le fait que l’on instrumentalise le corps des femmes de cette façon et leur vie privée en dit long sur l’archaïsme de notre société », se désole l’historienne spécialiste des questions féministes, Dalenda Largueche, déplorant que le président ait évoqué, dans son discours annonçant le limogeage de juges, le cas d’une magistrate « prise en flagrant délit dans une affaire de mœurs ». Kaïs Saïed, rappelle la chercheuse, n’a jamais caché son conservatisme sur ces questions : en août 2020, un an après son élection, il avait enterré le projet d’égalité entre hommes et femmes porté par son prédécesseur, feu Béji Caïd Essebsi, lui préférant les notions de justice et d’équité promues par la loi islamique.

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via LeMonde

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