Entre deuil et déni, le scandale des adoptions forcées en Angleterre

1967. Cette année-là, les Beatles chantent All You Need Is Love et l’avortement vient tout juste d’être légalisé en Angleterre et au Pays de Galles. « C’était l’époque du Swinging London, raconte Judy Baker, une énergique retraitée. J’avais 18 ans, j’ai rencontré le père de ma fille à Chelsea, au cœur de Londres, qui était l’endroit où l’on faisait la fête. Il avait 30 ans, il était très attirant et j’étais naïve. On a entamé une relation sexuelle régulière. » Judy Baker commence à prendre la pilule, disponible dans le pays depuis 1961. Trop tard, elle est déjà enceinte. « Je ne m’en suis pas aperçue tout de suite, parce que j’avais des règles irrégulières et que ma mère ne m’avait jamais rien expliqué sur le fonctionnement du corps féminin. »

La jeune fille est terrifiée, mais elle ne veut pas avorter, et le père de l’enfant est marié. A l’époque, dans ce pays qui entre de plain-pied dans la modernité après les années grises de l’après-guerre, être une « fille-mère » – une femme enceinte sans être mariée – est considéré comme une infamie. Inquiète, Judy Baker rencontre une assistante sociale à l’hôpital, le National Health Service (NHS), système de santé public et gratuit créé juste après guerre. « Elle m’a immédiatement dit : “Vous savez quelle est la solution, n’est-ce pas ? C’est l’adoption.” »

Un sujet encore tabou

Comme des milliers de Britanniques, Judy Baker a été confrontée, à peine sortie de l’adolescence, à un système cruel mais alors très répandu : l’adoption forcée. Comme en Australie, en Nouvelle-Zélande, au Canada ou en Irlande. Sauf que, en Grande-Bretagne, ce procédé, qui a disparu dans le courant des années 1980, reste encore un sujet tabou, enfoui dans la mémoire nationale.

Judy Baker chez elle dans le Surrey, dans le sud de l’Angleterre, le 27 mai.

« On estime que 250 000 femmes, de moins de 24 ans en général, ont été placées dans des foyers mère-enfant [des institutions où leur grossesse était cachée] entre 1949 et 1976, estime Gordon Harold, spécialiste de l’adoption à l’université de Cambridge. Au moins 500 000 bébés y sont nés avant d’être présentés à l’adoption. Et il est très probable que ces chiffres soient sous-évalués. » Gordon Harold fut conseiller scientifique de l’Autorité chargée des adoptions en Irlande, pays dont le gouvernement a présenté, en 2021, des excuses publiques aux victimes irlandaises qui se sont vu confisquer leur nourrisson au sein de ces foyers.

La Grande-Bretagne est encore loin de cette démarche de mea culpa. Mais une enquête de la commission des droits humains du Parlement britannique a été lancée en décembre 2021. Elle explore les pratiques adoptives entre l’Adoption of Children Act de 1949, une loi clarifiant les droits à l’héritage des enfants adoptés et permettant aux familles adoptantes de masquer leur identité dans les dossiers d’adoption, et l’Adoption Act de 1976, instaurant un contrôle plus rigoureux des agences d’adoption. Cette commission devrait rendre son rapport cet été, avant la fermeture estivale de Westminster.

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via LeMonde

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