Entre la Chine et Taïwan, un potentiel conflit difficile à prédire

Bien que Pékin affirme depuis plusieurs années vouloir parvenir à une « unification » pacifique de la Chine et de Taïwan, le raidissement de son discours l’a nettement éloigné de cette perspective. L’élection de la démocrate Tsai Ing-wen en 2016, réélue en 2020, traduit aussi chez les Taïwanais une volonté plus affirmée de défendre l’indépendance de leur pays. Dans ce contexte, la possibilité d’une agression militaire chinoise destinée à annexer son voisin paraît de plus en plus proche.

Quel est le rapport de force militaire entre les deux pays ?

L’armée chinoise, l’Armée populaire de libération (APL), est en termes d’effectifs la plus grande de la planète, devant celle des Etats-Unis. Elle compte plus de deux millions d’hommes et de femmes d’active, dont près d’un million rattachés à l’armée de terre, à quoi s’ajoutent 500 000 paramilitaires mobilisables et 500 000 réservistes. En comparaison, l’armée taïwanaise est plus modeste avec 169 000 militaires d’active, mais peut compter sur près de 1,66 million de réservistes, selon le rapport 2022 de l’International Institute for Strategic Studies (IISS) qui estime chaque année le budget, les effectifs et les équipements militaires de nombreux pays.

« Il y a une asymétrie en termes de capacités militaires qui est drastiquement en faveur de la République populaire de Chine, en tout cas au niveau quantitatif, résume Marc Julienne, responsable des activités Chine au Centre Asie de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Au niveau qualitatif, Taïwan a une armée beaucoup plus restreinte mais avec des matériels de relativement haute performance et assez modernes. Une partie de leurs équipements sont développés de manière autonome, d’autres sont fournis par les Etats-Unis. Les Taïwanais ont une armée de professionnels de relativement bon niveau, et leur défi dans une guerre asymétrique va être de ralentir ou d’entraver une offensive chinoise. »

La supériorité numérique de l’armée chinoise
Effectifs comparés des armées chinoises et taïwanaises en 2022. Chaque carré représente 1 000 militaires d’active.
Chine
2 035 000 militaires

Taïwan
169 000 militaires

Pour l’équipement, la République populaire de Chine surpasse Taïwan de loin, du moins en termes quantitatifs. Elle possède huit fois plus de chars d’assaut, trente fois plus de véhicules d’infanterie d’attaque, une artillerie beaucoup plus conséquente et de nombreux véhicules amphibies. LAPL est très bien équipée en véhicules d’infanterie, armés ou non, ce qui est crucial dans un contexte de guerre urbaine, en offrant une mobilité et une protection indispensables aux assaillants.

Les forces terrestres comparées 🪖
Estimation des équipements des armées de terre chinoise et taïwanaise en 2022. Chaque carré représente dix unités.
Chine
Taïwan

Les forces aériennes en présence autour du détroit de Taïwan sont en revanche moins déséquilibrées que les forces terrestres, même si les Chinois gardent un avantage numérique évident.

Pékin possède une aviation de chasse deux fois plus nombreuse que celle de Taipei, dont la qualité a beaucoup augmenté ces dernières années. La plupart des chasseurs chinois sont des adaptations sous licence de chasseurs russes, dont les performances et l’avionique sont limitées, mais certains (comme le J-11) sont capables de rivaliser avec les chasseurs occidentaux modernes. Le chasseur chinois le plus sophistiqué, le J-20, n’a toutefois été livré qu’à une cinquantaine d’exemplaires depuis son entrée en service en 2017. De son côté, Taïwan dispose principalement de chasseurs modernes, comme les F-16 américains ou son adaptation taïwanaise (le « Ching Kuo »), des Mirage 2000 français et des F-5 américains (un vieux chasseur modernisé).

L’un des atouts de Pékin réside aussi dans sa flotte d’avions de guerre électronique, capables de brouiller et localiser les radars ennemis, atout crucial pour assurer la supériorité aérienne lors d’une opération à grande échelle.

Les forces aériennes comparées ✈️
Estimation des équipements des armées de l’air chinoise et taïwanaise en 2022. Chaque carré représente une unité.
Chine
Taïwan

La marine chinoise est désormais la plus importante au monde, devant celle des Etats-Unis, en termes de nombre de bâtiments de surface, et serait en mesure de contrôler assez bien les eaux autour de Taïwan en cas d’attaque. En face, les Taïwanais sont bien équipés dans la lutte antimines marines et dans la lutte anti-sous-marine.

Les forces navales comparées 🚢
Estimations des équipements des marines chinoises et taïwanaises en 2022. Chaque carré représente une unité.
Chine
Taïwan

Taïwan, une île difficile à attaquer

Outre la question des effectifs et des équipements militaires, la réussite ou l’échec d’une éventuelle invasion de Taïwan par la Chine mettrait en jeu d’autres facteurs, liés à la géographie, la logistique, les doctrines des armées et leur degré de préparation.

« La géographie joue en faveur de Taïwan, puisque le détroit de Taïwan a une largeur qui varie de 100 à 180 kilomètres, avec des côtes extrêmement escarpées. Cela rend difficile une invasion massive », souligne Marc Julienne. Projeter des forces aussi massivement à plusieurs centaines de kilomètres est très difficile et requiert une logistique extrêmement efficace. Or les capacités de l’APL dans ce domaine sont encore déficientes, si l’on en croit certains analystes occidentaux.

« Les débarquements amphibies sont notoirement difficiles à réaliser, et l’APL a par le passé montré des lacunes dans des domaines critiques comme le transport aérien stratégique, la logistique et la guerre anti-sous-marine », estimait, en novembre 2021, l’analyste Derek Grossman. Plusieurs exercices militaires ayant mobilisé en 2021 des ferries civils confirment que la Chine n’a pas toutes les capacités de projection nécessaires, mais travaille à les résoudre. L’APL est aussi limitée par le manque d’avions ravitailleurs, indispensables pour prolonger l’autonomie de ses avions de chasse dans les airs.

La densité du tissu urbain dans les plaines de l’ouest de Taïwan constitue un autre défi : ce type d’environnement de combat favorise généralement les défenseurs et peut générer un grand nombre de pertes humaines pour l’APL. D’autant que « les Chinois, contrairement aux Américains ou aux Français, n’ont aucune expérience dans ce domaine-là », fait remarquer Marc Julienne. Les analystes de l’IISS soulignent aussi que « l’APL manque actuellement d’expérience de combat récente » et que « ses entraînements souffrent d’exercices trop scriptés et irréalistes ».

« Toute armée a ses propres ornières et ses propres risques de routinisation », relativise toutefois une source du ministère des armées française, qui invite à ne pas sous-estimer la probabilité d’une victoire chinoise, et rappelle que « depuis la fondation de l’APL, la Chine concentre l’ensemble de ses moyens sur un objectif majeur : Taïwan. Ce n’est pas le cas des forces armées américaines, qui sont très dispersées ».

La question d’une intervention américaine

La question d’un conflit entre la Chine et Taïwan ne peut être posée sans inclure dans l’équation l’éventualité d’une intervention militaire américaine directe.

Depuis 1979 et la « réinitialisation » des relations entre les Etats-Unis et Taïwan qui a suivi la reconnaissance diplomatique de la République populaire de Chine, la position de Washington peut se résumer à ce qu’on appelle « l’ambiguïté stratégique », qui consiste à ne pas dire clairement si les Etats-Unis défendraient Taïwan en cas d’attaque chinoise. Mais depuis deux ans, le président Joe Biden a affirmé à plusieurs reprises que les Etats-Unis défendraient Taïwan si la Chine s’y attaquait.

Or, s’il est difficile de prédire une issue à un tel conflit tripartite, les progrès de l’APL, qui la mettent presque à parité avec les armées américaines dans un certain nombre de domaines, inquiètent les haut gradés du Pentagone. D’autant que des simulations ont conclu à un réel risque de défaite américaine majeure face à la Chine.

Des incertitudes sur le « si » et le « quand »

La Chine se risquera-t-elle à une telle guerre ? Analystes et chercheurs sont partagés sur cette question, estimant que le Parti communiste chinois aurait beaucoup à y perdre. Mais l’invasion de l’Ukraine décidée par Vladimir Poutine en février, que de fins connaisseurs du monde russe écartaient pour les mêmes raisons, invite à la prudence.

La plupart des analystes occidentaux estiment tout de même que les conditions ne sont pas encore toutes favorables pour la Chine. « Aujourd’hui, c’est encore peu probable. La Chine n’est absolument pas prête et les Etats-Unis sont engagés derrière la défense de Taïwan », commente Stéphane Corcuff, sinologue et chercheur au Centre d’études français sur la Chine contemporaine de Taipei.

Néanmoins, à moyen terme, de nombreux observateurs n’excluent pas un recours à la force de la Chine. « C’est ce que Mao a initié mais pas terminé. Xi Jinping veut être l’homme providentiel de la Chine. Cela donne déjà un indicateur chronologique : cela se produira sûrement avant sa mort, voire avant la fin de son règne », estime pour sa part Marc Julienne.

En mars 2022, le responsable du commandement militaire américain de l’Indo-Pacifique, l’amiral Philip Davidson, a estimé lors d’une audition au Sénat que la Chine pourrait employer la force contre Taïwan « au cours des six prochaines années ». En octobre 2021, le ministre de la défense taïwanais, Chiu Kuo-cheng, avait quant à lui prédit que l’armée chinoise aurait la « pleine capacité » d’attaquer le pays en 2025.

via LeMonde

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