Entre les pêcheurs de Jersey et du Cotentin, l’encombrant voisinage du Brexit

Par Eric Collier

Publié aujourd’hui à 18h15

Le manège est parfaitement rodé. Chaque jour, à marée montante, les bateaux se présentent en file indienne à l’embouchure du chenal. Les plaisanciers filent se mettre à l’abri dans le bassin, au fond du port de Barneville-Carteret (Manche). Les professionnels de la pêche, eux, accostent dans le chenal, pour décharger sans tarder leurs prises du jour : bulots, araignées et homards pour les caseyeurs, saint-jacques pour les chalutiers. Dans leur dos, à une vingtaine de kilomètres de là (ou 12 milles nautiques), apparaissent les côtes de Jersey, vers le couchant. Une sentinelle permanente, à peine visible les jours de brume ou de gros temps, tellement présente en toute autre occasion.

A quai, par temps calme, les pêcheurs français et jersiais se côtoient, s’apprécient parfois, fréquentent souvent les mêmes établissements. « On se connaît tous », disent-ils. On compte une quinzaine de bateaux de pêche pour une quarantaine de marins pêcheurs à Carteret, à peine plus de l’autre côté. On est là entre voisins, entre « cousins normands », selon l’expression poliment utilisée par le premier ministre de Jersey, John Le Fondré, vendredi 24 septembre, à l’issue de la septième édition du Sommet annuel des îles anglo-normandes-Manche-Normandie, largement consacrée au conflit qui oppose depuis des mois les pêcheurs des deux bords. Car, entre cousins-voisins, l’époque serait plutôt à la mésentente. Brexit aidant, une solide querelle familiale s’est durablement installée de part et d’autre du passage de la Déroute.

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Les quelque 160 000 habitants des îles Anglo-Normandes n’ont pas voté lors du référendum de juin 2016, mais le divorce prononcé par les Britanniques les a incités à revoir les conditions d’accès à leurs eaux, réputées très poissonneuses. Aussi, en mai, lorsque le gouvernement de Jersey a décidé de conditionner le renouvellement des licences de pêche à la fourniture de « preuves d’activité » récentes dans leurs eaux territoriales, les marins français ont vu rouge. Comment fournir après coup ces attestations, s’inquiétaient les propriétaires des plus petites embarcations, pas toujours équipées des technologies de localisation dernier cri ? Comment financer l’achat récent d’un bateau si les règles fixées par les accords de Granville, en 2000, changent brutalement, se demandaient d’autres pêcheurs ? Comment, enfin, exercer son activité si la zone de pêche autorisée devait s’arrêter si près des côtes françaises, à moins de 4 milles nautiques de Carteret, là où commencent les eaux territoriales des Ecréhou, un chapelet d’îles et de cailloux sous l’autorité du bailliage de Jersey ?

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via LeMonde

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