Etre la voix des Russes qui n’accepteront jamais la guerre de Poutine : l’éditorial de « Novaïa Gazeta Europe »


Kirill Martynov, rédacteur en chef de « Novaïa Gazeta. Europe », à Riga, en Lettonie, le 7 mai 2022.

La guerre contre l’Ukraine a rendu impossible l’exercice du métier de journaliste en Russie. Ceux qui se disent journalistes et ont un accès officiel au public sont devenus des représentants de la machine propagandiste. Les autres, dont je fais partie, ont dû choisir entre abandonner la profession en s’alliant avec une propagande mensongère qui affirme qu’il n’y a pas de guerre en Ukraine, mais seulement une lutte de l’armée russe contre les « néonazis », ou quitter le pays. Nous avons choisi la deuxième option.

Le Kremlin est incroyablement doué pour gâcher les talents de son pays. Cela s’est produit à maintes reprises au cours de l’histoire.

Depuis de début de la guerre, Novaïa Gazeta a maintenu sa politique rédactionnelle et continué à dire la vérité à des millions de Russes sur l’agression sanglante menée par Vladimir Poutine sur l’Ukraine. Je suis fier que nous ayons réussi à tenir aussi longtemps, malgré la censure de la guerre : le journal s’est maintenu trente-deux jours après son déclenchement.

Une catastrophe incomparable

Le 7 avril, Dmitri Mouratov s’est fait agresser dans un train – un homme a aspergé son visage de peinture rouge. Nous avons trouvé le coupable, mais les autorités russes ont refusé de mener l’enquête. Le jour même, nous – un groupe de journalistes de la rédaction – avons décidé de quitter la rédaction de Moscou et annoncé dans la foulée le lancement de Novaïa Gazeta. Europe.

Deux photos prises et publiées par le rédacteur en chef de « Novaïa Gazeta », Dmitri Mouratov, le 7 avril 2022. Ses affaires et lui-même ont été recouverts de peinture rouge dans un train Moscou-Samara. L’agresseur a crié : « Mouratov, c’est pour nos garçons », en référence aux victimes russes de la guerre en Ukraine.

Nous ne suivrons plus les règles édictées par le Kremlin. Dans nos textes, les opposants du Kremlin ne sont plus désignés selon l’expression imposée d’« agents étrangers », et nous agissons conformément aux lois européennes sur la liberté d’expression. Nous savons que des millions de Russes n’accepteront jamais la guerre de Poutine, et nous voulons être la voix de ces Russes qui partagent les valeurs européennes.

L’Europe est redevenue un continent divisé, comme c’était le cas avant 1991. A la place de l’ancien rideau de fer, les autorités russes ont érigé de nouveaux murs : informationnels et culturels, tracés dans le sang à travers le territoire de l’Ukraine. Ce qui se passe aujourd’hui signe la véritable dissolution de l’URSS – les événements d’il y a trente ans n’étant qu’une répétition. Est-il possible d’avoir une Russie qui ne menace pas ses voisins, qui vive en paix avec eux en respectant toutes les langues et les cultures ? Si l’on peut rêver d’un tel avenir dans le futur, il faut se mettre au travail dès maintenant.

Le 24 février 2022, date de l’invasion russe en Ukraine, est l’événement principal de notre génération – une catastrophe sans équivalent. Nous devons construire des médias, des universités et des projets politiques qui rendront impossible la répétition de cette tragédie.

Au cours des six derniers mois, Novaïa Gazeta a parcouru un chemin unique : de la reconnaissance internationale à l’arrêt brutal de sa publication. Le journal fondé par Mikhaïl Gorbatchev en 1993 n’appartenait pas aux oligarques, mais aux journalistes eux-mêmes. Il était impossible de nous fermer par la simple volonté du propriétaire – comme cela a été fait avec nos collègues de la radio Echo de Moscou. En décembre 2021, notre rédacteur en chef, Dmitri Mouratov, a reçu le prix Nobel de la paix pour sa contribution exceptionnelle à la défense de la liberté d’expression. Et, dès le mois de mars, les autorités nous ont fait comprendre que, si nous voulions rester en liberté, il valait mieux cesser de publier le journal en Russie.

Lors d’une action pour protester contre l’attaque de l’Ukraine par la Russie, à Saint-Pétersbourg, le 27 février 2022.

Le Monde

via LeMonde

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