Fin de partie pour les hippopotames de Pablo Escobar

C’est probablement l’opération de stérilisation la plus spectaculaire de l’histoire récente, à défaut d’être la plus massive. L’agence environnementale colombienne Cornare s’apprête à mettre hors d’état de se reproduire soixante hippopotames vivant en liberté sur un vaste territoire à quelque 250 kilomètres de Bogota. L’annonce a de quoi surprendre : d’abord parce que ces pachydermes africains n’ont évidemment rien à faire en Amérique du Sud. Ensuite parce que dans leur continent d’origine, ils sont au contraire menacés, et personne n’envisagerait de les priver de descendance. Seulement voilà : ici, à quelques dizaines de kilomètres de Medellin, les hippopotames sont devenus une espèce invasive qui menacerait l’écosystème local et pourrait présenter un danger pour la population humaine.

Soixante hippopotames descendant des anciens animaux de compagnie de Pablo Escobar vont être stérilisés.

Mais que font donc ces géants dans les rivières colombiennes ? Là, l’histoire devient véritablement baroque. Elle plonge dans les années de terreur du pays, quand le célèbre Pablo Escobar régnait en maître sur le trafic mondial de cocaïne. Peu attaché à la vie humaine, l’homme manifestait une tendresse particulière pour les animaux. Dans son immense Hacienda Napoles, il avait importé des centaines d’espèces, de préférence exotiques, qu’il montrait avec fierté. Parmi elles, le baron de la drogue avait fait venir d’un zoo californien quatre hippopotames.

« Hippos de la coke »

Puis la chance a tourné pour Escobar, tué par la police en 1993. Pas pour ses quatre pensionnaires. Tandis que l’on dispersait girafes, zèbres, antilopes et autres flamants roses, le mâle et les trois femelles hippopotames ont été laissés sur place, libres de patauger dans la boue locale et de folâtrer à loisir. La suite s’imagine aisément. La presse locale, puis internationale, a du reste tenu la chronique de ces « hippos de la coke », heureux comme des nababs, progressant en nombre et en territoire. Lentement d’abord, puis de plus en plus vite.

En 2019, on en évaluait le nombre à 65, répartis sur des dizaines de kilomètres, jusqu’aux rives du rio Magdalena, la plus grande rivière du pays. Alors les autorités ont appelé les scientifiques à l’aide. Deux équipes ont réalisé des enquêtes, publiées dans des revues scientifiques. Toutes deux partageaient un même constat : livrés à eux-mêmes, sur un territoire dépourvu de prédateurs et sous un climat beaucoup moins aride, les hippopotames de la vallée de Magdalena Medio étaient devenus une espèce envahissante. Dans la revue Ecology, en janvier 2020, l’équipe dirigée par Jonathan Shurin, de l’université de Californie à San Diego, constatait ainsi une modification de l’écosystème local, avec une présence accrue de carbone dans l’eau, une variation importante de la teneur en oxygène et une surproduction de cyanobactéries dans les lacs où vivaient les gros géants. Le reste de la faune n’avait pas encore été perturbé. Mais, à terme, les difficultés semblaient inévitables, affirmait-elle. Car la progression exponentielle constatée conduisait à une population de 785 individus en 2040, possiblement 7 089 en 2060.

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via LeMonde

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