Georges Nivat, historien du monde slave : « L’Ukraine est là où est le “monde ukrainien” »

Les frontières de l’Ukraine ne sont pas des frontières « naturelles » mais ethniques, et les peuplements ayant changé au fil des guerres dans ce que l’historien américain Timothy Snyder a appelé les « terres de sang », en somme, l’Ukraine est là où est le « monde ukrainien »… Qui, avant le 24 février, aurait désigné sur la carte le port de Marioupol au beau nom grec (qui s’appela Jdanov de 1948 à 1989), ou Donetsk (Stalin, puis Stalino de 1924 à 1961), ou Louhansk (Vorochilovgrad avant 1990) ? Le Donbass, ancien atelier métallurgique de la Russie, que l’actuel maître du Kremlin veut reprendre entièrement, a toujours eu une frontière orientale assez floue.

Plus au nord, c’est l’histoire et le peuplement qui départagent la Polésie, bande de marais et forêts, que se partagent Russes, Ukrainiens et Biélorusses. Quant à la frontière occidentale, qui délimite une Ukraine intérieure, longtemps dominée par la Pologne, puis, après 1795, par les Habsbourg, elle fut redessinée par Staline après 1945, par annexion de bouts de Pologne, de Tchécoslovaquie, de Hongrie et de Roumanie. La Bucovine devient pour moitié partie de l’Ukraine et la ville natale du grand poète Paul Celan, après s’être nommée Czernowitz, Czerniowce, Cernăuți, est aujourd’hui Tchernivtsi. La guerre a donc redessiné les frontières ukrainiennes, comme celles de l’Allemagne, de la Pologne, des pays baltes, ou de l’exclave russe de Kaliningrad. L’Europe née en 1945 tenait jusqu’à hier sur une sorte de nouveau « traité de Verdun », comme celui qui avait partagé l’empire de Charlemagne entre ses trois fils. La rupture par la Russie de ce nouveau « serment » européen entraînera, elle aussi, des désastres.

La fin de la « Petite Russie »

Le mot « Ukraine » entra définitivement dans le vocabulaire politique avec la création, à Kharkiv, en 1902, du Parti révolutionnaire ukrainien, dont l’objectif était « une Ukraine une, libre, indépendante ». Auparavant, on employait le mot « Petite Russie ». Le poète Vassili Kapnist (1758-1823), d’une famille noble de Poltava, écrivit une Ode sur l’esclavage, en réaction à l’édit de Catherine II, qui étendait le servage aux paysans des provinces de Petite Russie, où le servage était absent. C’est une des différences fondamentales entre la Russie et l’Ukraine : la trace du servage y fut plus courte. Assis sous un chêne, Kapnist contemple la désolation de sa patrie, et s’écrie : « Je chanterai l’asservissement/De ma patrie bien aimée, /Où que je tourne mes yeux, /Par les larmes baignés, /Je la vois, telle une veuve abattue. »

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via LeMonde

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