Guerre en Ukraine : des articles anti-Poutine brièvement diffusés sur un site d’information pro-Kremlin


Les articles anti-Poutine ont rapidement été retirés du site « Lenta » mais restent accessibles grâce à un outil d’archivage Web.

« Vladimir Poutine a menti sur les projets de la Russie en Ukraine » ; « Le ministère de la défense a menti aux parents des soldats tués sur le croiseur “Moskva” » ; « L’élite russe en a assez du népotisme et de la flagornerie ». Voilà quelques exemples de titres d’articles publiés, lundi 9 mai, par deux journalistes russes sur le site d’information Lenta, considéré comme loyal au Kremlin. Ces articles, une quarantaine au total, ont rapidement été retirés du site mais restent accessibles grâce à un outil d’archivage Web.

Dans ces articles – publiés le jour de la commémoration de la victoire de l’Armée rouge sur l’Allemagne nazie lors de la seconde guerre mondiale –, le président russe, Vladimir Poutine, est notamment qualifié de « dictateur paranoïaque pitoyable ». Il est également accusé d’avoir déclenché « l’une des guerres les plus sanglantes du XXIe siècle ».

Le quotidien britannique The Guardian a pu joindre l’un des deux journalistes à l’origine de ce rare acte de dissidence depuis le début de l’invasion russe, le 24 février. « Nous devions le faire aujourd’hui. Nous voulions rappeler à tous ce pour quoi nos grands-pères se sont réellement battus en ce beau Jour de la victoire : pour la paix », a déclaré Egor Polyakov, 30 ans, pour expliquer l’action qu’il a menée avec sa collègue Alexandra Miroshnikova.

Pour les cérémonies du 9-Mai, Vladimir Poutine a consacré la majeure partie de son discours à justifier l’attaque contre l’Ukraine, pays dont il n’a pas une seule fois prononcé le nom. « Une invasion de nos terres historiques, y compris de la Crimée, se préparait ouvertement. (…) La Russie a repoussé préventivement l’agression. (…) La Russie était face à une menace inacceptable », a-t-il déclaré. Le maître du Kremlin a aussi largement fait le parallèle entre les exploits des soldats soviétiques lors de la Grande Guerre patriotique de 1941-1945 et le conflit en Ukraine. « Aujourd’hui comme hier, vous vous battez pour notre peuple dans le Donbass, pour la sécurité de notre patrie, a-t-il lancé aux soldats déployés en Ukraine, pour qu’il n’y ait pas de place dans le monde pour les bourreaux et les nazis. »

Jusqu’à 15 ans de prison

« Des gens ordinaires meurent, des femmes et des enfants pacifiques meurent en Ukraine. Compte tenu de la rhétorique [déployée par Vladimir Poutine], cela ne va pas s’arrêter. Nous ne pouvions pas accepter cela plus longtemps. C’était la seule chose juste que nous pouvions faire », a encore affirmé Egor Polyakov, qui travaille comme journaliste économique.

Egor Polyakov et Alexandra Miroshnikova ont également publié sur le site une lettre ouverte adressée aux lecteurs : « N’ayez pas peur ! Ne restez pas silencieux ! Défendez-vous ! Vous n’êtes pas seuls, nous sommes nombreux ! L’avenir est à nous ! »

Basé à Moscou, Lenta revendique plus de 200 millions de visiteurs par mois. Le site est un rouage essentiel de la machine de propagande des autorités russes pour justifier l’« opération militaire spéciale » en Ukraine. Lenta appartient au groupe de médias Rambler, racheté en 2020 par Sberbank, la principale banque de Russie, propriété de l’Etat et soumise aux sanctions américaines et britanniques.

Début mars, la Russie a adopté plusieurs textes prévoyant de lourdes sanctions pénales, qui peuvent aller jusqu’à quinze ans de prison, en cas de diffusion d’« informations mensongères sur l’armée ». Les autorités russes ont déjà inculpé quarante-six personnes en vertu de ces lois, dont quatorze sont actuellement derrière les barreaux. Est aussi puni tout appel à sanctionner Moscou.

« Bien sûr, j’ai peur », a reconnu Egor Polyakov. « Je n’ai pas honte de l’admettre. Mais je savais ce que je faisais, quelles pourraient être les conséquences. »

« Ne croyez pas la propagande »

En parallèle, Rutube, qui se veut un concurrent du géant américain YouTube, était inaccessible mardi matin, victime de « la plus grande cyberattaque de son histoire », a annoncé la compagnie dans un communiqué publié sur Telegram. Selon Rutube, le site est inaccessible depuis lundi. La plate-forme impute l’attaque aux mêmes hackeurs qui ont « attaqué constamment les sites des institutions publiques russes ces deux derniers mois ».

Lundi, les médias ukrainiens ont par ailleurs rapporté, photos à l’appui, un piratage des systèmes de diffusion des chaînes de télévision russes MTS, NTV-Plus, Rostelecom et Winx pour afficher le message « Le sang des milliers d’Ukrainiens et des centaines de leurs enfants tués est sur vos mains. La télévision et les autorités mentent. Non à la guerre ».

Le 14 mars, Marina Ovsiannikova, une employée de la chaîne publique Pervy Kanal (« première chaîne »), avait fait irruption en direct lors du journal télévisé le plus regardé de Russie avec une pancarte sur laquelle on pouvait lire « Non à la guerre. Ne croyez pas la propagande. On vous ment, ici ». Les images de ce geste ont fait le tour du monde, nombre d’internautes saluant un acte d’un « courage extraordinaire ».

Un tribunal de Moscou avait infligé, le 15 mars, une amende de 30 000 roubles (environ 250 euros) à Mme Ovsiannikova, reconnue coupable d’avoir commis une « infraction administrative ». Remise en liberté, elle risque encore des poursuites au pénal passibles de lourdes peines de prison. En effet, l’amende n’était pas directement liée à son action à l’antenne de Pervy Kanal, mais à une vidéo diffusée parallèlement sur Internet dans laquelle elle dénonçait l’entrée des troupes russes en Ukraine.

Le Monde

via LeMonde

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