Guerre en Ukraine : « La “non-vie” continue de se dérouler. Un jour, tu vois ton copain, tu joues aux échecs, l’autre jour, il prend son train, avec les autres appelés pour aller au front »

Olga et Sasha sont deux sœurs ukrainiennes. La première a 34 ans et est caviste à Paris, où elle habite depuis sept ans. La seconde, âgée de 33 ans, vit à Kiev, comme sa mère et son compagnon, Viktor. Depuis peu, elle travaille à distance pour une agence française de communication numérique. Les deux sœurs ont accepté, depuis le début du conflit, de tenir leur journal de bord pour M. Cette semaine, alors qu’Olga et sa mère sont en villégiature dans le sud de la France, Sasha ressasse de sombres pensées autour d’un triste concept de son invention : la “non-vie”.

Retrouvez ici le journal des deux sœurs ukrainiennes.

Mardi 5 juillet

Olga : On part dans le Sud avec maman.

J’ai appris que les rachistes [contraction de « russe » et de « fasciste »] commençaient à mobiliser à Berdiansk, une ville de la côte qu’ils ont prise, pas loin de Marioupol. On y est déjà allés en vacances avec mes parents, Sasha avait 2 ans et moi 3 ans et demi. Ils mobilisent donc des Ukrainiens pour aller se battre contre des Ukrainiens. Les analystes disent que les russes [Olga et Sasha ont choisi de ne pas mettre de majuscule à « russe », « russie » et « poutine »] n’ont plus beaucoup de combattants. Je l’espère.

Sasha : Je vois tous les jours ma copine M. On travaille ensemble au café ou chez moi. Il est évident qu’on ne veut pas rester seules. Elle n’a pas de nouvelles de S. – son ex-mari, qui est aussi un très bon ami à moi. Il est parti à l’est avec son bataillon. Il est peut-être déjà au « point zéro » (c’est comme ça que l’on appelle le front le plus chaud, face à l’­ennemi). On ne sait rien. S. a seulement envoyé à M. une petite vidéo dans laquelle il jouait à la guimbarde une mélodie douce et triste. Elle me dit que c’était son adieu. On parle ­beaucoup toutes les deux, les conversations sont très profondes, à propos des choses essentielles de la vie. Ces discussions nous fatiguent énormément, mais on n’arrive pas à s’arrêter.

Mercredi 6 juillet

Olga : En arrivant, on a parlé avec la propriétaire de l’appartement qu’on loue pour nos vacances. Quand on lui a appris qu’on était ukrainiennes, très vite, elle a dit qu’elle nous soutenait et qu’elle ne voulait plus louer à des russes. Elle nous a raconté que, juste avant nous, trois mecs avaient fait beaucoup de dégâts dans la location. C’étaient des russes passés par des sites ­biélorusses pour pouvoir réserver. Elle était dégoûtée.

Ça me rappelle ces reportages qui montrent les mauvais comportements de vacanciers russes en Turquie, en Egypte ou ailleurs… Dans les hôtels, dans les piscines, dans les rues, avec les gens qui les servent, etc. Et malheureusement, nous, les Ukrainiens, avons hérité de cette image gratis. Combien de fois m’a-t-on dit depuis que je vis en France : « Vous êtes des buveurs de vodka, comme les russes ! » Et ceci à propos de tout et de rien. Et combien de fois ai-je expliqué qu’on n’était pas russes et qu’on n’était pas « comme les russes » ! Je pense que, désormais, le monde entier comprend que nous sommes des peuples très différents.

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via LeMonde

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