Guerre en Ukraine : sur la route de Marioupol, les habitants qui font le choix de revenir vers l’enfer

C’est l’unique et dernière porte ouverte entre l’Ukraine libre et la zone occupée par l’armée russe. Un parking situé à 30 km du front, envahi par les mauvaises herbes, bordé d’un côté par des peupliers, de l’autre par la route partant de Zaporijia vers Marioupol. Des centaines de véhicules s’y entassent le matin pour former des convois distincts vers les principales localités des régions de Donetsk, Louhansk, Zaporijia et Kherson. Sous l’affluence croissante d’Ukrainiens qui désirent retourner vers leurs domiciles, une gare routière informelle est ainsi apparue.

« Leurs motivations sont diverses », explique Vladlen Pikuz, un employé de la mairie de Marioupol en exil, chargé d’inscrire dans un registre ses administrés en partance. « Certains font un aller-retour pour récupérer des biens ou des parents ; d’autres rentrent chez eux parce qu’ils n’ont plus d’argent ; d’autres vont plus loin : en Russie, en Europe, en Turquie. Ce sont des hommes mobilisables qui contournent ainsi l’interdiction de sortir du pays », poursuit l’employé municipal.

Près de Zaporijia, en Ukraine, un homme regarde, le 16 juin 2022, la liste indiquant les 172 voitures qui devaient pouvoir partir en convoi ce jour-là, vers des zones occupées par les Russes.

Policiers et agents de renseignement en civil surveillent plus ou moins discrètement le flot des candidats au retour. Le nombre de véhicules est limité dans chaque convoi. Des dizaines de familles campent depuis plusieurs jours sous un soleil de plomb dans l’attente d’une autorisation. Surtout des personnes appauvries au point d’opter pour le retour dans une ville complètement dévastée.

D’après la municipalité en exil, au moins 20 000 Marioupolitains sont morts sous les bombardements de l’artillerie et de l’aviation russe entre le 24 février et la reddition des derniers résistants ukrainiens à la mi-mai. Le bilan exact sera très difficile à établir, entre les corps entassés dans les fosses communes et ceux restés sous les décombres, déblayés au bulldozer par les autorités d’occupation.

« Le saut dans l’inconnu »

« Oui, j’ai la trouille », admet Sergueï, un chauve trapu âgé de 52 ans, sortant de sa « pitiorka » (Lada n° 5) pour fumer une cigarette sous les arbres. Dans la voiture, à la place du passager, son épouse blonde aux yeux voilés par la lassitude bavarde de tout et de rien avec une inconnue. Sur la banquette arrière, un adolescent à l’air obstiné aimerait parler football, tandis que sa demi-sœur fouille du regard le parking en quête d’une distraction.

Olga inscrit les déplacés souhaitant retourner en territoires occupés à s'inscrire dans un fichier, sur un parking où les Ukrainiens vont attendre leur départ vers les zones occupées, près de Zaporijia, en Ukraine, le 15 juin 2022.

« Je vais chercher mon vieux père », explique Sergueï de sa grosse voix éraillée de fumeur à la chaîne. Ce chauffeur routier s’apprête à passer une seconde nuit sous la tente en attendant de pouvoir partir. « Ma mère est décédée juste avant le siège, j’ai eu le temps de l’enterrer. Elle m’a fait jurer de prendre bien soin de mon père. Mais j’ai dû fuir le 16 mars pour sauver les enfants, tout en laissant mon père derrière. Il refusait absolument de partir. Depuis, ma conscience me torture. J’ai perdu le sommeil. La promesse faite à ma mère résonne sans cesse dans ma tête. Je dois emmener mon père vers un endroit sécurisé. Mais comment ressortir ? Je n’en sais rien, c’est le saut dans l’inconnu. »

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via LeMonde

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