Histoire de l’Ukraine : l’ukrainisation en marche forcée, ou l’empire de la discrimination positive


Edité par La Voie rouge en 1924 à Kharkiv, « L’Arme rouge », d’A. Voronec, est le premier livre de lecture en ukrainien pour les soldats de l’Armée rouge, les réservistes et les appelés.

Les propos volontiers provocants de Vladimir Poutine, évoquant la création de l’Ukraine contemporaine par la Russie, « plus exactement par la Russie communiste, bolchevique » et prononcés à la veille d’attaquer l’Ukraine, rappellent une histoire aujourd’hui oubliée. Dès avril 1917, au grand dam des partis démocratiques russes, Lénine dénonçait l’oppression que les « grand-russes » faisaient peser sur l’Ukraine comme sur la Pologne et la Finlande, et proclamait le droit de ces nations à se séparer de l’Etat russe. Après la révolution d’Octobre, il vise à mettre en place une « fédération de républiques soviétiques nationales », et la loi dispose que « des écoles des minorités nationales seront ouvertes dès qu’il existe une quantité suffisante d’élèves d’une nationalité donnée ».

Evidemment, les bolcheviques entendent prendre le pouvoir dans toutes les parties de l’ex-Empire tsariste. Cependant, la prise de contrôle du sud-ouest au cours de la guerre civile prend la forme d’une république socialiste soviétique d’Ukraine formellement souveraine. Lénine tient à ce principe, qu’il défend au début 1918 contre ses camarades du Donbass qui avaient proclamé une république soviétique régionale séparée, puis en 1922 contre le projet constitutionnel de Staline d’un Etat centralisé depuis Moscou et non d’une Union des républiques socialistes soviétiques.

La renaissance d’une culture

Dans l’Ukraine soviétique ainsi créée, la promotion des minorités nationales de l’ex-empire se décline sous le nom d’ukrainisation. Alors que la langue ukrainienne avait été la plupart du temps interdite d’enseignement et d’édition sous les tsars, le droit à l’éducation en langue maternelle est institué, et la diffusion des quotidiens, à 87 % russophone en 1923, passe à l’ukrainien à 91 % en 1932. C’est une « Renaissance culturelle » où les talents novateurs s’affirment : l’écrivain Mykola Khvylovy, le metteur en scène Les Kourbas et le réalisateur Alexandre Dovjenko. Ils valent bien les Russes Boris Pilniak, Vsevolod Meyerhold et Sergueï Eisenstein, mais leur inspiration est originale.

Toutefois, la valorisation de la langue et de la culture ukrainiennes n’est qu’un aspect de l’ukrainisation. Dans l’esprit des bolcheviques, il s’agit surtout d’attacher les Ukrainiens au nouveau pouvoir en rendant ce dernier plus représentatif de la population locale. L’enjeu est de taille quand les clivages sociaux se superposent aux divisions ethniques. Aux campagnes ukrainiennes s’opposent, depuis des siècles, des villes, peuplées très majoritairement de Russes, de juifs et de Polonais. Dans la lutte des classes entre paysans et grands propriétaires, les bolcheviques ont évidemment pris le parti des premiers, ukrainiens. Mais, au pouvoir, comment peuvent-ils -articuler les rapports entre 80 % de paysans ukrainiens et moins de 5 % d’ouvriers industriels majoritairement d’origine russe ?

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via LeMonde

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