Histoire d’une notion : le mythe de la bataille décisive

Histoire d’une notion. La bataille pour le Donbass est aujourd’hui qualifiée par bien des observateurs de « bataille décisive ». Mais malgré les efforts des dirigeants militaires ou politiques pour faire croire le contraire, on sait qu’une bataille n’est décisive qu’après coup, parfois longtemps après son issue.

« Dès les premiers coups de canon, la bataille est récit », relève Hervé Drévillon, professeur d’histoire à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne et directeur de la recherche au service historique de la défense. Georges Duby avait démontré, dans Le Dimanche de Bouvines (Gallimard, 1973), que l’objet bataille ne se constitue que par le récit et l’interprétation qu’en font après coup les participants, les témoins, les chroniqueurs, les historiens et les stratèges. Fait total, elle ne peut être décrite et comprise dans la totalité de ses péripéties, de ses causes et de ses effets, comme l’observent les historiens Ariane Boltanski, Yann Lagadec et Franck Mercier dans les actes d’un colloque de 2012 (La Bataille, du fait d’armes au combat idéologique, XIe-XIXe siècle, Presses universitaires de Rennes, 2015).

Au Moyen Age, la « décision » est le jugement de Dieu : le résultat de la bataille traduit la préférence de Dieu pour la cause du vainqueur. A partir de l’âge classique, l’issue de la bataille se veut le résultat de la capacité rationnelle des « grands stratèges » à réunir, à un moment et en un lieu donné, les moyens de remporter la victoire – sans d’ailleurs pour autant gagner la guerre.

« Un concept d’historien »

« L’idée qu’une bataille soit décisive est un concept d’historien, pas de militaire ou de stratège », observe Hervé Drévillon. Le terme « bataille décisive » apparaît bel et bien dans l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-1772), à l’article « bataille » : mais c’est pour s’interroger sur ce qui fait qu’une bataille se soit révélée après coup décisive… Dans son Essai théorique et pratique sur la bataille, publié en 1775, le comte Phillippe Henri de Grimoard (1753-1815), un érudit militaire, présente la bataille comme un élément d’un enchaînement d’opérations, la bataille décisive n’étant que celle qui… met fin aux opérations, lorsque l’adversaire s’avoue battu !

Lazare Carnot (1753-1823) explique en 1794 à ses collègues du Comité de salut public, dans son Système général des opérations de la campagne prochaine, que les armées révolutionnaires doivent avoir pour objectif de livrer une « bataille décisive », car la position stratégique de la France, attaquée sur toutes ses frontières, lui interdit de livrer une guerre de longue durée. La notion de « bataille décisive » n’est avancée que pour tenter de compenser, par une victoire rapide sur l’un des fronts, l’infériorité stratégique initiale. Napoléon ne procédera pas autrement, cherchant par des victoires éclair à battre successivement les nations coalisées avant qu’elles ne regroupent leurs forces. L’Allemagne impériale, puis nazie, acculée à mener une guerre sur deux fronts, affrontera la même équation.

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via LeMonde

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