Jen Schradie : « Avec la montée de l’extrême droite, un conflit de basse intensité sévit aux Etats-Unis »

Sociologue américaine et chercheuse à Sciences Po, Jen Schradie étudie les interactions entre le militantisme numérique et celui qui existe dans le monde physique. Ses travaux démontrent que la fracture numérique et sociale joue en faveur des plus favorisés et des plus réactionnaires. Internet est à l’image de la société américaine, traversé par un conservatisme de plus en plus virulent. Les auteurs de violences trouvent dans ces mobilisations virtuelles, mais aussi dans celles sur le terrain, un terreau prompt qui pousse à la radicalisation. Elle vient de publier L’Illusion de la démocratie numérique. Internet est-il de droite ? (Quanto, 472 pages, 24,50 euros).

L’auteur de l’attentat du 14 mai à Buffalo contre des Afro-Américains est passé à l’acte après une très rapide radicalisation en ligne. Comment peut-on expliquer que ses opinions aient basculé aussi vite dans la violence ?

En tant que sociologue, j’estime important de replacer un individu dans son contexte. Si la situation aux Etats-Unis avait été différente, peut-être qu’il ne se serait pas radicalisé aussi vite. La diffusion de la propagande d’extrême droite en ligne n’est pas un phénomène nouveau. Avant même l’avènement d’Internet tel que nous le connaissons, on pouvait retrouver une telle littérature dans les premiers forums de discussion. On peut cependant noter que l’extrême droite s’est montrée très habile en ligne pour gagner de nouveaux sympathisants et les mobiliser. La diffusion de mèmes [texte, image, vidéo massivement repris et immédiatement identifiables] et le recours à la provocation par ces mouvements pour diffuser leurs idées sont bien connus. En outre, les algorithmes des grandes plates-formes facilitent cette propagande, car ils promeuvent des contenus polémiques, créés pour provoquer, une stratégie bien connue de l’extrême droite, ce qui peut enfermer certains individus dans une vision du monde dangereuse et haineuse.

Ce qui a changé récemment, c’est la montée en puissance des suprémacistes blancs. Pour rendre compte de la violence d’extrême droite, dont la fusillade de Buffalo [qui a fait 10 morts] est un tragique exemple, on ne peut donc pas s’en tenir uniquement à Internet.

Comment peut-on alors expliquer cette radicalisation éclair ?

Après une telle attaque, comme après celle qui s’est produite dans une école élémentaire à Uvalde, au Texas, le 24 mai [faisant 21 victimes dont 19 enfants], nous avons l’habitude de nous intéresser uniquement à l’assaillant, à son profil psychologique, aux conditions dans lesquelles il a grandi. On dit vouloir comprendre comment il a pu en arriver là et, bien souvent, on en arrive à rendre ses parents responsables de ses crimes. Cependant, les choses changent. Depuis vingt ans, et plus particulièrement au cours des cinq à dix dernières années, une partie de la société américaine commence lentement à prendre conscience de l’impact du racisme systémique, de la façon dont il s’insinue dans notre vie quotidienne et accorde à la population blanche un statut privilégié que certains estiment de leur devoir de défendre avec violence.

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via LeMonde

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