Jovan Divjak, défenseur et « âme » de Sarajevo, est mort

Jovan Divjak, dans son bureau, à Sarajevo, en 1995.

De toutes les marches effectuées en trente ans d’un bout à l’autre de la rue piétonne centrale de Sarajevo, les plus longues étaient inévitablement les déambulations aux côtés de « Jovo » Divjak. La durée de la promenade tenait au fait que rares étaient les passants qui n’arrêtaient pas l’homme pour le saluer, l’honorer, lui proposer de s’arrêter boire un café. Sans parler des dames, qui savaient qu’elles auraient droit à un baisemain et à son compliment le plus habile.

La guerre révèle le meilleur et le pire en l’homme, dit-on. Dans une ville assiégée qui résista près de quatre années aux attaques de l’armée serbe et y survécut, les assiégés offrirent l’une des rares leçons de dignité dans une ex-Yougoslavie ravagée par des conflits nationalistes, identitaires et religieux, et dominée par des criminels de guerre. Et si ce courage et cette humanité devaient porter un nom, ce serait celui de Jovan Divjak.

Décédé, jeudi 8 avril, à 84 ans, dans sa maison de la rue Logavina, Jovan Divjak n’était pas destiné à incarner ce que Sarajevo a symbolisé durant la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995). Né le 11 mars 1937 à Belgrade de parents bosno-serbes, il a étudié à l’académie militaire puis, au gré des affectations, il est envoyé en 1966 à Sarajevo, une ville qu’il ne quittera plus. Lorsque la Yougoslavie éclate et que la guerre surprend Sarajevo, en avril 1992, Divjak est colonel de la défense territoriale.

Idéal multiethnique

La Serbie expulse alors tous les non-Serbes de l’institution militaire et nomme le général bosno-serbe Ratko Mladic à la tête de ses forces en Bosnie. Les officiers issus de la communauté serbe doivent rejoindre Mladic et le projet de « Grande Serbie ». Jovan Divjak est le seul colonel serbe à faire le choix inverse, celui de défendre Sarajevo assiégée, une ville où Bosniaques Musulmans, Serbes, Croates, juifs et Roms luttent ensemble.

Le pouvoir de la Bosnie nouvellement indépendante le nomme général et commandant-adjoint de l’embryonnaire armée. Divjak participe à la planification de la défense de la ville. Si « Jovo » est si populaire à Sarajevo, c’est d’abord pour avoir choisi l’idéal multiethnique contre ceux qui souhaitaient le détruire.

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Ses rencontres sous l’égide de l’ONU, à l’aéroport de Sarajevo, avec Ratko Mladic et ses généraux sont des moments d’anthologie. Eux ne supportent pas qu’un Serbe, qu’ils qualifient de « traître », défende Sarajevo et ses citoyens. Lui leur rappelle sans cesse que ce sont eux qui, en tournant leurs canons contre la population, ont trahi l’esprit yougoslave. Il les appelle « les ploucs ». « Quand on ne sait pas se comporter en ville, lance-t-il un jour à ces officiers qui tentent de conquérir Sarajevo, on reste dans la montagne ! » Après la guerre, tandis que Mladic sera condamné par la justice internationale pour « génocide » et « crimes contre l’humanité », Belgrade tentera de faire accuser Divjak de « crimes de guerre », ce qui lui vaudra une incarcération lors d’un passage à Vienne. Il sera innocenté et rentrera à Sarajevo.

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via LeMonde

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