« Jungle rouge » : retour sur le destin de Raul Reyes, chef guérillero colombien


« Jungle rouge », de Juan Jose Lozano et Zoltan Horvath.

Le 1er mars 2008 était tué, dans un bombardement, en territoire salvadorien, Raul Reyes, numéro 2 des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), la guérilla marxiste colombienne. Après l’attaque seront saisis un certain nombre d’ordinateurs contenant la correspondance de Reyes avec, notamment, Manuel Marulanda Velez, le leader et fondateur des FARC, ainsi qu’avec divers émissaires et diplomates. Reyes était souvent chargé des négociations devant mener à la libération d’otages détenus par la guérilla. Ce sont ces documents qui constituent la base du film de Juan José Lozano et Zoltan Horvath, dessinant un portrait, sur plusieurs années, de celui qui fut tout autant un chef de guerre qu’un porte-parole de la lutte armée.

Mais Jungle rouge est aussi un film utilisant un procédé particulier d’animation. Juan José Lozano, son coauteur, d’origine colombienne, a fait ses premières armes dans la réalisation de documentaires. Son souci de restituer et de réfléchir à ce moment de l’histoire contemporaine de la Colombie s’est enrichi de la volonté de déployer ce récit en faisant subir à l’image un traitement particulier. Une série d’altérations graphiques enrichit et transforme les plans tournés. Le spectateur passant ainsi d’une sensation d’enregistrement à l’artifice de l’imagerie qui s’avoue désormais comme telle. L’on doit ce travail à l’autre coauteur du film, Zoltan Horvath, et aux studios Nadasdy de Genève et Tchack de Lille.

Sentiment de distanciation

Le film s’attache ainsi à un personnage saisi dans ce qui peut sembler l’existence journalière des divers campements, dans la moiteur étouffante de la jungle, entre organisation et gestion de la vie quotidienne, exhortation politique et militante, entraînement militaire, rencontre avec des journalistes du monde entier dans le cadre de conférences de presse clandestines. Reyes fut celui qui incarna et construisit l’image des FARC pour les observateurs étrangers.

Mais le parti pris plastique adopté par les auteurs du film introduit un sentiment de distanciation curieux, comme si l’odyssée décrite par le film relevait surtout de la projection mentale, d’une sorte de construction établie a posteriori. Les guérillas sud-américaines se sont fabriqué une imagerie particulière, héroïque, mythique. Le film de Lozano et Horvath en est tout à la fois conscient et désireux, peut-être, d’en révéler la nature idéologique par l’artifice même du procédé employé.

Jungle rouge contribue aussi à une lecture politique de l’histoire des FARC. Le film décrit ainsi un lent processus de décomposition. A l’euphorie d’une glorieuse imagerie guévariste va graduellement se substituer le sentiment d’une perte de contrôle des situations et des objectifs de départ. Il s’appuie sur la peinture d’un personnage qui semble s’aveugler progressivement, s’égarer au cœur d’une illusion l’empêchant de prendre la mesure des événements réels. Reyes se trouve au centre d’un processus d’effondrement, dont il ne semble plus prendre la mesure. Trahisons, désertions, perte d’un soutien populaire (les manifestations contre la politique de prise d’otage des FARC ont rassemblé des millions de Colombiens dans la rue), impossibilité de plus en plus flagrante de peser sur les situations concrètes caractérisent la lente évolution d’un personnage qui chemine, inéluctablement, à travers la jungle, vers son destin.

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via LeMonde

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