« La crise sanitaire a fait des dégâts en Afrique, mais elle a aussi permis de gagner des débats »

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L’économiste bissau-guinéen Carlos Lopes, à Berlin, en mai 2017.

En Afrique, la pandémie de Covid-19 a fait plus de dégâts économiques que sanitaires. Après une récession en 2020 – du jamais-vu depuis un quart de siècle –, la reprise de la croissance a été plus modeste sur le continent que dans le reste de la planète. La crise a annulé des années de progrès économiques et sociaux, et amplifié les craintes concernant la viabilité des finances publiques et de l’endettement. Pour l’année qui commence, les perspectives sont en demi-teinte.

L’économiste bissau-guinéen Carlos Lopes, professeur à l’université du Cap (Afrique du Sud), juge sévèrement le soutien apporté par la communauté internationale au continent africain. Il se réjouit tout de même que cette période ait permis de « faire bouger les lignes » sur certains sujets, comme la nécessité de développer une industrie manufacturière en Afrique.

« Le soutien apporté à l’Afrique a été très modeste, malgré les promesses de la communauté internationale »

Après la crise sanitaire, les économies africaines ont été sévèrement ébranlées. Peut-on se permettre d’être optimiste pour 2022 ?

Selon moi, il y a plutôt des raisons d’être pessimiste. Après deux ans de crise, les gouvernements n’ont plus aucune marge de manœuvre budgétaire pour prendre des mesures de protection vis-à-vis des entreprises et des ménages. Les ressources limitées des familles se sont épuisées et les dégâts sociaux sont très importants. Les flux de capitaux à destination du continent ont baissé, tout comme les envois de fonds des migrants. Ensuite, le soutien apporté à l’Afrique a été très modeste, malgré les promesses de la communauté internationale. L’aide publique au développement a même diminué en 2021.

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Il y a tout de même quelques nouvelles positives, comme le regain de l’activité économique mondiale. Les prix des matières premières montent, ce qui est important pour les nombreux pays africains qui dépendent de leur exportation. Et comme il y a un excès de capital sur les marchés, l’Afrique devient de nouveau intéressante pour les investisseurs institutionnels à la recherche de rendements. Mais on observe aussi des signaux préoccupants, comme le positionnement de la Chine, qui est en train de revoir à la baisse sa politique africaine.

Lors du Forum sur la coopération sino-africaine à Dakar, fin novembre, Pékin a en effet semblé plus en retrait que par le passé sur le volet des investissements et des financements. Cela aura-t-il un impact sur les économies africaines ?

Les investissements énormes de la Chine en Afrique faisaient peur à ses « concurrents », ce qui donnait aux Africains un certain pouvoir de négociation. Ce sera moins le cas désormais. En outre, la Chine jouait un rôle majeur dans la construction d’infrastructures sur le continent. Un ralentissement dans ce domaine rendrait plus complexe encore la donne sur le plan logistique, alors même que le monde est confronté à une crise des circuits d’approvisionnement.

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Les décisions chinoises sont certainement pesées et réfléchies. Le pays semble avoir procédé à une réévaluation des risques et il ne faut pas s’attendre à un nouveau changement de pied à court terme. Cela risque de poser un gros problème à l’Afrique, qui souffre déjà d’un déficit important d’infrastructures et de financements. Il sera difficile de trouver des alternatives rapidement. Je ne pense pas que les pays occidentaux, qui démontrent dans les discours un regain d’intérêt pour l’Afrique, puissent compenser – en tout cas dans les délais nécessaires – la baisse d’intérêt de la Chine.

« Je crains que le sommet entre l’UE et l’Afrique soit surtout l’occasion de grandes déclarations d’intention »

Un sommet entre l’Union européenne (UE) et l’Afrique doit se tenir en février sous l’égide de la France. Quel rôle doit jouer l’Europe, selon vous, pour accompagner la reprise ?

Je crains que ce sommet soit surtout l’occasion de grandes déclarations d’intention, de la part de la Commission européenne, du président français [Emmanuel Macron] et même du président [sénégalais] Macky Sall, qui sera alors le président en exercice de l’Union africaine. Il y aura des effets d’annonce mais pas des choses concrètes augurant d’un changement profond dans la relation. Regardez ce qui s’est passé pendant la pandémie : en guise d’aide, la Commission européenne s’est contentée de reprogrammer des fonds qui étaient déjà prévus pour le continent. Elle n’a pas ajouté un sou. Et l’UE n’a pas voulu encourager la levée des brevets [sur les vaccins] que réclamaient les Africains.

Mais l’UE a bien fini par soutenir elle aussi cette solution…

A l’OMC [Organisation mondiale du commerce], là où ont lieu les négociations sur le sujet, c’est l’UE qui affiche les positions les plus conservatrices. Le président français a évolué sur cette question, mais au début il disait qu’il était contre la levée des brevets, puis que ça n’était pas la priorité, ensuite qu’il fallait trouver des mécanismes intermédiaires, etc.

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Il y a tout de même un écart assez important entre le discours et la réalité. Le président du Conseil européen, Charles Michel, parle d’un changement de paradigme avec l’Afrique. Or qu’est-ce qu’un changement de paradigme ? Que l’Afrique cesse d’être dépendante de ses exportations de matières premières brutes. Si c’est vraiment cela qu’on souhaite, il faut tout faire pour encourager une transformation structurelle du continent. Par exemple en aidant à développer une industrie pharmaceutique ou en augmentant considérablement les financements pour les infrastructures ou la logistique.

Il y a aussi les questions commerciales. Dans ce domaine, il faut que les Européens tiennent compte de la direction prise par les Africains avec la mise en place de la ZLEC [Zone de libre-échange continentale, aussi appelée Zlecaf], au lieu de se reposer sur les anciens schémas commerciaux.

« Mais même si l’argent européen coule à flot, nous devons, nous Africains, être plus unis pour défendre nos propres intérêts »

En public, l’Europe est pourtant très enthousiaste vis-à-vis de la ZLEC, dont elle finance d’ailleurs largement la mise en place…

Oui, mais son argument est toujours de dire que nous ne sommes pas prêts et qu’on ne peut donc pas négocier de continent à continent. On se retrouve donc avec treize types d’arrangements commerciaux, un avec le Maroc, un avec l’Afrique du Sud, etc. Pour chacun de ces accords, l’Europe défend fermement ses intérêts. Je ne suis pas en train de dire qu’il y a une espèce de complot. Mais même si l’argent européen coule à flot pour financer la ZLEC ou l’Union africaine, nous devons également, nous Africains, être plus unis pour défendre nos propres intérêts.

Vous avez été un grand promoteur de la ZLEC. Pourquoi ce chantier n’avance-t-il pas aussi vite qu’espéré ?

En effet, après beaucoup d’excitation, on observe une certaine stagnation. Bien sûr, la pandémie a beaucoup ralenti le processus. Le secrétariat général de la ZLEC a été lancé pendant cette période, ce qui a rendu plus difficiles les recrutements et la mise en place logistique de cette machine assez complexe. Et les préoccupations liées à la crise sanitaire ont été telles qu’on a un peu mis ce dossier de côté.

Faute de mobilisation politique, les négociations s’enlisent autour de deux sujets : celui de la propriété intellectuelle et la question des règles d’origine [les critères permettant de déterminer le territoire d’origine d’un produit]. Ce sont des enjeux importants, mais on pourrait tout à fait y trouver des solutions et avancer.

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Un aspect crucial désormais est aussi de pouvoir démontrer notre capacité de négocier dans le cadre de cette zone de libre-échange. C’est pourquoi ce qui se joue avec l’Europe, notre premier partenaire commercial, est si important. Cela servira de référence pour de futures négociations avec d’autres partenaires comme la Chine ou les Etats-Unis.

« Le monde entier a beau crouler sous les dettes, les Africains sont mis à l’index comme s’ils étaient les seuls à avoir un problème »

Pourquoi jugez-vous si sévèrement les réponses apportées par la communauté internationale pour aider l’Afrique à surmonter la crise ?

Prenez l’exemple des DTS [droits de tirage spéciaux, l’actif de réserve du Fonds monétaire international]. On a dit que l’émission de 650 milliards de dollars de DTS par le FMI serait une solution pour les pays en développement, surtout si, comme le demandait le président français, les pays riches redistribuaient leur part. Mais finalement, quand on regarde les chiffres, on voit que jusqu’ici, 5 % seulement de ce montant est revenu à l’Afrique. C’est une miette.

Pour moi, le système de financement international vit une grande crise morale. Le monde entier a beau crouler sous les dettes, les Africains sont mis à l’index comme s’ils étaient les seuls à avoir un problème avec ça. Pourtant, le problème de l’Afrique est bien davantage celui de l’accès aux financements. Quand les pays africains veulent emprunter, ils doivent payer des taux très élevés, tandis que l’Allemagne peut lever de l’argent à des taux négatifs. Dans ces conditions, n’est-ce pas elle qui bénéficie d’un « plan d’aide » et de fonds concessionnels, plutôt que les Africains ?

Aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire que l’Afrique doit produire ses propres vaccins. Cette crise peut donc aussi engendrer des progrès ?

Cette crise a fait de nombreux dégâts en Afrique, mais elle lui a aussi permis de gagner beaucoup de débats. Notamment celui sur les brevets et la nécessité de développer une industrie manufacturière. J’espère qu’on est aussi en train de faire bouger les lignes sur la dette, tant l’inégalité de traitement de l’Afrique sur ce sujet est devenue évidente pour tout le monde. D’ailleurs, les leaders africains osent désormais s’exprimer sur cette question et faire eux-mêmes des propositions. Globalement on peut se réjouir que des sujets débattus de façon très théorique depuis des décennies commencent à se traduire concrètement.

L’Afrique en 2022

via LeMonde

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