« La dissolution de Memorial marque une étape décisive dans la politique de contrôle de la société russe »

Tribune. Si elle n’est pas une surprise pour tous ceux qui observent avec inquiétude la dérive autoritaire et ultranationaliste du régime de Vladimir Poutine, la dissolution de Memorial marque une étape décisive dans la politique de contrôle de la société civile russe et la mise en place d’un récit national officiel. Créée en 1989, elle est en effet la plus ancienne et la plus éminente ONG russe. Son premier président fut le grand physicien et dissident soviétique, Prix Nobel de la paix, Andreï Sakharov. En réalité, Memorial, comme toutes les ONG russes bénéficiant d’un soutien, moral ou financier, de l’étranger, était, depuis des années, une organisation en sursis, au-dessus de laquelle était suspendue, depuis 2012, l’épée de Damoclès de la loi stigmatisant les « organisations faisant office d’agent de l’étranger ».

L’une des singularités les plus remarquables de l’action de Memorial, depuis trois décennies, a été de conjuguer l’étude du passé soviétique dans sa dimension traumatique si longtemps et encore largement occultée, l’œuvre de sauvegarde de la mémoire mutilée et la défense des droits humains dans le temps présent. On ne peut bâtir une société démocratique fondée sur le respect des droits humains sans connaître, comprendre et se souvenir du passé. Tel a été, tel est le credo des Memorialtsy, ces hommes et ces femmes, de tous âges et de tous milieux qui, de Saint-Pétersbourg à Vladivostok, se sont engagés, au sein d’une soixantaine d’antennes régionales, dans ce combat contre l’oubli et pour une Russie démocratique.

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Je ne m’étendrai pas ici sur l’immense travail accompli par la branche « Droits humains » de l’ONG – dissoute, quant à elle, sous le prétexte d’« apologie du terrorisme et de l’extrémisme » – pour apporter aide et assistance juridique aux prisonniers politiques, notamment dans les régions du Caucase (Tchétchénie) soumises, depuis des années, à des violations flagrantes et répétées des droits humains. Je suis plus familier du travail mené par la branche « Histoire et mémoire » de l’ONG, qui, depuis le début des années 1990, s’est affirmée comme le plus important centre mondial d’étude et de documentation des répressions et des crimes de masse en URSS.

Nouveau récit national

Nos collègues de Memorial ont été pionniers dans l’étude des camps du goulag, de la Grande Terreur de 1937-1938, des déportations des années 1930-1950, mais aussi de la dissidence des années 1960-1980. Ils ont, en outre, répondu à la célèbre injonction de la poétesse russe Anna Akhmatova [1889-1966] à propos des victimes de la répression – « Je voudrais vous nommer toutes par votre nom. Mais ils ont pris la liste. A qui poser les questions ? », dans l’épilogue de son recueil Requiem [écrit entre 1935 et 1940] en constituant une immense base de données (3,5 millions de noms). Chacun peut y chercher le nom d’un proche disparu. A cela s’ajoute un fonds unique d’archives privées (plus de 60 000 dossiers) léguées par les familles des victimes. Memorial a, en outre, recueilli des milliers de témoignages de rescapés et érigé des centaines de mémoriaux sur les lieux de massacre de la Grande Terreur, retrouvés et exhumés pour la plupart par les membres de l’ONG.

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via LeMonde

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