La France, exutoire de Boris Johnson

Editorial du « Monde ». De très longue date, les relations entre le Royaume-Uni et la France oscillent entre « entente cordiale » et exaspération réciproque sur fond de rivalité et, en réalité, de grande ressemblance. Mais jamais, dans l’histoire récente, les deux pays n’ont connu pareille accumulation de tensions. Aux différends sur la pêche, sur les migrants trans-Manche et sur la mise en œuvre du Brexit en Irlande du Nord s’est ajouté le « coup dans le dos » du pacte Aukus, conclu sur l’Indo-Pacifique entre Londres, Washington et Camberra au prix de la rupture de l’énorme contrat de fourniture de sous-marins français à l’Australie.

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Le fil rouge qui relie chacun de ces conflits et exacerbe chacune de ces aigreurs est bien connu : il s’agit du Brexit. Tandis que la stratégie politique du premier ministre britannique vise à justifier le divorce avec l’Union européenne et à en souligner les prétendus bienfaits pour son pays, le président français, fondamentalement pro-européen, n’a cessé de fustiger le « mensonge » qui fonde le Brexit et dont Boris Johnson a été le principal artisan. Au printemps, M. Johnson a tenté d’attribuer au Brexit l’avance qu’avait alors son pays dans la vaccination, grâce à AstraZeneca. Cet argument ayant fait long feu, il entend aujourd’hui porter l’accord Aukus au crédit de sa politique de « Global Britain », corollaire de la sortie de l’Union européenne.

« Calmez-vous et lâchez-moi ! »

A ces équations personnelles antagonistes s’ajoute le gain politique presque automatique que permet, de part et d’autre de la Manche, le fait de mettre en cause son voisin. Surtout pour un Boris Johnson qui accumule les bévues et a de moins en moins la possibilité d’en faire porter la responsabilité sur « Bruxelles ». Après le camouflet à la France de l’accord négocié en secret avec les Australiens et les Américains, l’insolent « Calmez-vous et lâchez-moi ! » adressé par le premier ministre britannique au président français procédait d’un détestable réflexe visant à tenter d’humilier l’Elysée, au ravissement de la presse populaire tabloïd, afin de masquer ses propres difficultés.

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Car d’embarras intérieurs, M. Johnson n’en manque pas. Largement provoquée par le repli nationaliste du Brexit, qui a conduit à priver de visas les travailleurs européens non qualifiés, la pénurie de chauffeurs routiers entrave l’approvisionnement régulier des stations-service et des supermarchés britanniques en carburant et en produits courants. Pris au piège d’un isolement pour lequel les Britanniques ont majoritairement voté en 2016, mais qu’il aggrave par sa politique chaotique et à courte vue, le premier ministre cherche des exutoires. La France est en première ligne pour faire diversion.

Pour Paris, le piège consisterait à s’enfermer dans un duel avec Londres. A l’exception du dossier des migrants, qui relève des accords bilatéraux du Touquet, les autres points de friction avec le Royaume-Uni – pêche, Irlande du Nord – s’expliquent par la difficulté qu’a Boris Johnson à honorer sa signature de l’accord sur le Brexit, qui prévoit des contrôles douaniers en mer d’Irlande – que M. Johnson voudrait oublier – et reconnaît aux Européens le maintien partiel des droits de pêche dans les eaux britanniques, que Londres cherche à rogner.

Il appartient aux Vingt-Sept d’obtenir une application à la fois honnête et pragmatique des points litigieux d’un accord de divorce déjà si longtemps négocié. Les Britanniques comme les Français méritent mieux que de se prendre les uns ou les autres pour bouc émissaire.

Le Monde

via LeMonde

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