« La guerre est romancée dans les livres et les films, mais, quand tu as un copain qui part, c’est tout sauf romantique »

Olga et Sasha sont deux sœurs ukrainiennes. La première a 34 ans et est caviste à Paris, où elle habite depuis sept ans. La seconde, âgée de 33 ans, vit à Kiev, comme sa mère et son compagnon, Viktor. Désormais, elle travaille pour une société française de communication numérique. Les deux sœurs ont accepté, depuis le début du conflit, de tenir leur journal de bord pour M.

Mardi 14 juin

Olga : On a eu un énorme dégât des eaux à la cave. Des litres d’eau tombés tout le week-end ont fait gonfler le parquet. Ça fait des montagnes russes… Pourquoi les appelle-t-on comme ça en français ? En ukrainien, on dit des montagnes américaines ! Ce soir, j’ai vu une de mes anciennes étudiantes ukrainiennes, M., qui est arrivée en France il y a quelques semaines. Je lui ai enseigné le français en 2014. C’est mon premier métier, prof de français, d’anglais et de littérature étrangère. Avant, j’enseignais à l’Institut français à Kyiv [Kiev, M respecte le choix orthographique d’Olga et de Sasha]. On a beaucoup discuté. Sa famille vient de Kher­son, cette ville occupée par les rachistes [contraction de « russe » et de « fasciste »].

Je racontais justement à ma grand-mère au téléphone aujourd’hui qu’en vacances, avec ma chorale de filles en Ukraine, on courait au marché de Zaliznyi Port, un petit village balnéaire près de Kherson, pour acheter des pastèques. Les vacances dans le Sud, l’enfance insouciante… Imaginez un endroit où vous vous sentiez entièrement en sécurité quand vous étiez petit. Et imaginez que vous ne pouvez plus y aller sans être en danger de mort, de viol ou d’explosion sur une mine.

Sasha : J’ai vu S., un ami de ma copine M. Entré dans les forces armées comme bénévole, il est en rotation et a passé une journée à Kyiv. Il est tout maigre, il a perdu 15 kilos. Parmi les soldats, il y a de tout : chef d’orchestre, designer, spécialiste en technologie de l’information, violoncelliste, chef d’entreprise ou graphiste comme lui. Il m’a dit qu’il n’avait que la guerre à l’esprit. Il a toujours été féru de ­philosophie et de médecine orientales, il fait du qi gong.

Désormais, il se voit comme une sorte de samouraï sur la voie du Bushido – ce code des guerriers japonais – et juge le moment présent par rapport à sa propre mort, comme s’il n’était déjà plus de ce monde. Aucun romantisme là-dedans. La guerre est romancée dans les livres et les films, mais, quand tu as un copain qui part, c’est tout sauf romantique. Cette nuit, j’ai été tirée du sommeil par les aboiements de mon chien : il s’est réveillé brusquement à cause du bruit des sirènes. Il a eu tellement peur qu’il s’est réfugié dans un coin, tout tremblant. Je ne me suis pas rendormie, j’ai eu moi aussi un coup de panique, j’ai essayé de méditer et de me calmer jusqu’à l’aube.

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via LeMonde

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