La mort d’une journaliste et l’exigence de la vérité

Shireen Abu Akleh faisait son métier, mercredi 11 mai. La journaliste de la chaîne qatarie Al-Jazira était venue au plus près des faits couvrir une incursion israélienne dans la ville de Jénine, en Cisjordanie occupée, lorsqu’elle a été tuée d’une balle à la tête. Elle portait au moment du drame un gilet pare-balles frappé du mot « Press » et un casque.

Les témoins, des collègues de la journaliste, dont l’un a été également blessé, ont immédiatement mis en cause les tirs de soldats israéliens. Les autorités israéliennes ont initialement dédouané les militaires en opération, rappelant qu’ils traquaient des militants du Hamas, alors qu’Israël fait face à une vague d’attentats meurtriers perpétrés sur son territoire. Elles ont évoqué au contraire la responsabilité de miliciens palestiniens. En fin de journée, le ministre de la défense, Benny Gantz, s’est montré bien moins affirmatif.

Si une chose est due à Shireen Abu Akleh, c’est bien la vérité. Du fait de l’asymétrie du conflit israélo-palestinien, qui place face à face, en Cisjordanie, une force d’occupation surpuissante, une Autorité palestinienne sclérosée et des militants d’une lutte armée résiduelle, alors que la population palestinienne est privée de recours et mal représentée, les deux parties en présence sont moins que jamais en mesure de coopérer. La renommée de Shireen Abu Akleh, visage de l’actualité de cette région tourmentée sur la chaîne d’information panarabe pendant deux décennies, en fait par ailleurs un symbole qui complique plus encore cette indispensable quête.

Seule une enquête indépendante, internationale, pourra permettre d’y parvenir et d’empêcher pour une fois qu’une mort palestinienne de plus devienne l’objet de nauséabondes manipulations, comme l’histoire récente en a été le témoin. Si elle n’a rien à se reprocher, l’armée israélienne devrait d’ailleurs l’accueillir avec sérénité.

Sentiment d’impunité

Il est cependant permis de douter qu’il en soit ainsi parce que des décennies d’occupation ont produit leurs effets corrosifs sur l’éthique des militaires israéliens, qui opèrent depuis longtemps dans les territoires palestiniens avec un sentiment d’impunité. Le jour même de la mort de Shireen Abu Akleh, un jeune adolescent de 18 ans, Thaer Khalil Al-Yazouri, a été d’ailleurs tué près de Ramallah à la suite d’accrochages avec des soldats israéliens. Une illustration de plus de la banalisation des tirs létaux, dont personne ne s’est vraiment ému à l’étranger.

Une telle enquête est d’autant plus ardue qu’Israël refuse systématiquement les regards extérieurs et tout ce qui peut être assimilé à une forme de justice internationale, décriée préventivement parce que jugée biaisée par nature contre l’Etat juif. Les pays qui ont réagi à la mort de Shireen Abu Akleh en demandant la « transparence », à commencer par les Etats-Unis, devraient aller au-delà des communiqués laconiques pour peser en faveur de cette quête de vérité, et assumer ce qu’elle implique.

Prétendre défendre la liberté d’informer de par le monde, comme le fait Washington, est en effet à ce prix. Cette liberté est indispensable dans les territoires palestiniens contrôlés par Israël, qui s’est attaqué il y a quelques mois à des organisations non gouvernementales qualifiées d’organisations terroristes, dans une offensive inédite contre la société civile palestinienne et ses bailleurs de fonds internationaux. Elle est d’autant plus impérative que l’Autorité palestinienne n’hésite pas non plus à malmener ceux qui la contestent. La mémoire de Shireen Abu Akleh l’exige.

Le Monde

via LeMonde

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