L’affaire Miss Sénégal soulève une polémique sur « l’apologie du viol »

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Un homme passe devant un mur où est écrit « Non au viol, justice pour Adji », à Dakar, le 18 mars 2021.

« Si on te viole, c’est que tu l’as bien cherché » : la sortie brutale d’Amina Badiane, présidente du Comité Miss Sénégal, lors d’une conférence de presse le jeudi 18 novembre, suscite une polémique qui ne semble pas près de dégonfler. Quelques jours plus tôt, Ndèye Fatima Dione, Miss Sénégal 2020, affirmait avoir été victime de violences sexuelles lorsqu’elle était reine de beauté et s’être retrouvée enceinte à la suite d’une agression subie lors d’un voyage organisé par le comité.

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Les excuses finalement présentées par Amina Badiane dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux n’ont guère convaincu. Plusieurs candidates au concours de beauté ont à leur tour dénoncé dans les médias un fonctionnement malsain et apporté leur soutien à Ndèye Fatima Dione. « Avant même que la compétition commence, l’animateur m’a invitée à dîner un soir. Il a commencé à me toucher et je n’ai pas accepté », raconte au Monde une ancienne Miss, quatre ans après les faits, sous le couvert de l’anonymat. Elle assure que les Miss acceptant les avances étaient valorisées lors du concours.

Libération de la parole

Une pétition lancée par la plate-forme Ladies Club pour demander « le retrait immédiat de la licence d’exploitation et la dissolution de ce comité qui fait clairement, par la voix de sa présidente, l’apologie du viol » a rassemblé plus de 61 000 signatures.

« Les propos de Mme Badiane reviennent à balayer d’un revers de main tout le travail que nous avons fait pour que soit votée la loi qui criminalise le viol depuis janvier 2020 », s’indigne Saly Diakhaté, l’une des administratrices du groupe, qui espère que la justice sera saisie pour enquêter sur les coulisses du concours Miss Sénégal. La pétition, adressée aux ministères de la culture et de la femme, doit aussi être envoyée aux comités internationaux comme Miss Univers ou Miss Monde pour faire monter la pression.

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Entre-temps, le groupe de distribution automobile CFAO a rompu son partenariat avec le Comité Miss Sénégal, dont il était le sponsor. Du côté du gouvernement, le ministère de la femme a appelé à « élucider » les récentes accusations. « J’encourage fortement les victimes de violences, quelle qu’en soit la nature, à dénoncer en vue d’obtenir réparation », a déclaré la ministre Ndèye Saly Diop Dieng dans un communiqué publié samedi.

Pour le moment, Ndèye Fatima Dione n’aurait pas encore porté plainte, selon plusieurs sources. « Mais si elle nous sollicite, nous sommes prêtes à l’accompagner », assure Coumba Gueye Ka, de l’Association des juristes sénégalaises, qui se félicite que le tollé entraîne une libération de la parole, signe que « le temps de la souffrance en silence est révolu ». Mais elle regrette que les victimes n’aillent pas davantage porter plainte, alors même que la nouvelle loi qui transforme le viol en crime – il était auparavant considéré comme un délit – a allongé le délai de prescription de trois à dix ans.

Le soutien d’Adji Sarr

Porter plainte pour violence sexuelle au Sénégal reste un chemin de croix, comme avait pu le constater Adji Sarr, employée d’un salon de massage qui, en février, avait accusé l’opposant politique Ousmane Sonko de l’avoir violée. L’affaire avait déclenché de violentes émeutes et profondément divisé le pays. La plaignante, dont la parole a été peu prise en considération jusqu’à aujourd’hui, a apporté son soutien à Ndèye Fatima Dione dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux. « Je compatis… J’espère que cette fois-ci, l’Etat va prendre ses responsabilités pour protéger ses filles », a-t-elle affirmé lundi face à la caméra.

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Selon la journaliste et militante féministe Jaly Badiane, la crainte de porter plainte après un viol est très ancrée au Sénégal. « Nous sommes un pays de conciliation, où domine la “sutura”, c’est-à-dire la discrétion, et la victime est souvent culpabilisée », explique-t-elle. Dénoncer son agresseur ne relève pas d’une décision personnelle mais collective, qui implique les parents et l’ensemble de la famille. Jaly Badiane regrette aussi une faible application de la nouvelle loi, qui « n’a rien changé dans le mécanisme de prise en charge » dans les commissariats ou par les juges. Elle encourage donc toutes les Miss à porter plainte de façon collective contre le comité et appelle la gagnante de 2021 à rendre sa couronne « pour marquer son soutien à toutes les femmes ».

L’ONG islamique Jamra, opposée à l’avortement et à la légalisation des relations homosexuelles, a prévu de porter plainte pour « apologie d’un crime » qui est pénalisé par l’article 252 du code pénal. A l’initiative d’organisations féministes et de protection des droits humains, d’autres plaintes individuelles seront déposées collectivement mercredi au bureau du procureur à Dakar, notamment contre Amina Badiane, « pour qu’elle sache qu’on ne peut pas tenir ces propos en public », assène Maimouna Astou Yade, porte-parole de cette initiative et militante dans un collectif féministe.

via LeMonde

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