Le chef de la diplomatie russe en tournée pour rassurer et soigner ses partenaires africains


Le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, et son homologue de la République du Congo, Jean-Claude Gakosso, tiennent une conférence de presse conjointe dans la ville d’Oyo, le 25 juillet 2022.

La tournée africaine menée au pas de charge par le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov – plus de 13 000 kilomètres en cinq jours – sonne comme une offensive de charme. Face à un continent menacé par la plus « grave crise alimentaire » de cette décennie, selon l’ONU, la Russie tente de rassurer ses partenaires africains.

« Les exportateurs de céréales russes respecteront toutes les obligations », a-t-il insisté, dès samedi 23 juillet, au Caire, en Egypte, première étape de son périple. Le même jour, l’armée russe avait bombardé le port ukrainien d’Odessa, en dépit de l’accord conclu la veille entre Kiev, Moscou et la Turquie. Le texte, signé à Istanbul, sous l’égide de l’ONU, est censé permettre la circulation, par des couloirs sécurisés, de 20 à 25 millions de tonnes de céréales bloquées en Ukraine depuis six mois et faciliter les exportations agricoles russes.

Selon M. Lavrov, les frappes russes ont visé uniquement des infrastructures militaires, « à une importante distance du terminal des céréales », a-t-il assuré lundi, à l’issue d’un entretien avec Denis Sassou Nguesso, le président de la République du Congo, où il s’est rendu après sa visite en Egypte.

Pour les pays africains, l’enjeu est capital. L’Egypte, qui importe 80 % de son blé de Russie et d’Ukraine, craint des émeutes de la faim. Ailleurs, la dépendance à ces céréales est variable, mais la flambée des prix des denrées alimentaires et de l’énergie met en péril des millions de foyers sur le continent.

« Un répit provisoire »

Début juin, le chef d’Etat sénégalais, Macky Sall, président en exercice de l’Union africaine, (UA) et Moussa Faki Mahamat, à la tête de la Commission de l’UA, s’étaient rendus à Sotchi, en Russie, pour rappeler à Vladimir Poutine que les pays africains étaient des « victimes » de la crise et pour réclamer la reprise de l’acheminement des céréales et des engrais.

« La livraison des stocks entraînera une baisse du prix des denrées et soulagera les ménages africains, mais cela reste un répit provisoire, car le conflit s’inscrit dans la durée. Mais, plus encore que le blé, l’accès aux engrais, dont les possibilités de substitution sont quasi inexistantes aujourd’hui, semble le plus urgent », estime Gilles Yabi, fondateur du groupe Wathi, sis à Dakar.

Les engrais russes étaient soumis à un embargo jusqu’à l’accord avec l’Ukraine. Or, faute d’accès à ces fertilisants, dont ils sont très dépendants, les pays ouest-africains pourraient enregistrer un déficit de 20 millions de tonnes de céréales sur la récolte de 2022.

La tournée de Sergueï Lavrov s’inscrit également dans la stratégie de communication menée par Moscou, qui se présente depuis plusieurs années comme une solution de remplacement aux pays occidentaux. « La Russie saisit aujourd’hui l’occasion de surfer sur la sympathie prorusse de nombreux Etats africains qui se cachent derrière un prétendu non-alignement », décrit Paul-Simon Handy, chercheur à l’Institut d’études de sécurité de Pretoria, en Afrique du Sud. Le 2 mars, à l’ONU, dix-sept pays africains se sont abstenus lors du vote d’une résolution pour condamner l’invasion de l’Ukraine. « Cependant, cette sympathie tient plus de la défiance envers l’Occident que d’une réelle adhésion à un projet porté par Poutine », estime l’expert.

« La Russie n’a pas le choix »

Le pouvoir russe entend tout de même capitaliser sur ce qu’il considère comme une victoire diplomatique. « Malgré la pression externe d’une ampleur sans précédent, nos amis n’ont pas soutenu les sanctions contre la Russie. Cette ligne indépendante mérite un grand respect », s’est félicité Sergueï Lavrov dans une tribune publiée dans Les Dépêches de Brazzaville, unique quotidien en République du Congo, en amont de sa tournée. L’émissaire russe y fustige également « les propagandes occidentale et ukrainienne, qui prétendent que la Russie “exporte la famine” » et se vante que la Russie « n’[ait] pas terni sa réputation par des crimes sanglants du colonialisme ».

Présente dans le domaine de la sécurité au Mali et en République centrafricaine notamment, la Russie tente d’élargir son périmètre à d’autres régions et secteurs afin d’accroître son influence en Afrique. L’Egypte a confié la construction d’une centrale électrique à quatre réacteurs à l’entreprise publique russe d’énergie atomique Rosatom. En République du Congo, une entreprise russe planche sur la construction d’un important oléoduc qui devrait acheminer le pétrole de la ville de Pointe-Noire vers le nord du pays.

« La Russie n’a pas le choix. Face aux sanctions qui s’abattent sur elle, il lui faut trouver de nouveaux partenaires. Son message aux Occidentaux est clair : désormais, son engagement en Afrique ne sera plus cosmétique, comme il y a dix ans, mais il entre durablement dans la stratégie de sa politique étrangère », analyse Paul-Simon Handy. Après l’Egypte et le Congo-Brazzaville, Sergueï Lavrov devait se rendre en Ouganda, puis en Ethiopie, pays qui accueille le siège de l’UA. Des étapes loin d’être anodines. « Ces pays sont des alliés historiques de la Russie, dont les dirigeants ne considèrent pas les droits de l’homme et la démocratie comme des priorités », note Gilles Yabi.

Serguei Lavrov a aussi annoncé la tenue d’un sommet russo-africain, en 2023, sur le modèle de la première édition en 2019, qui avait réuni, à Sotchi, une quarantaine de dirigeants africains et une myriade d’hommes d’affaires. Emmanuel Macron effectue lui aussi une tournée jusqu’au 28 juillet au Cameroun, au Bénin, puis en Guinée-Bissau, sur fond de lutte contre le terrorisme et d’insécurité alimentaire.

via LeMonde

Total
7
Shares

A lire aussi

Commentaires

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Instagram

#LuBess