« Le pays où j’ai grandi, les Etats-Unis, est en train de se transformer en un Etat théocratique »

Depuis la révocation par la Cour suprême du droit à l’avortement, le 24 juin, j’ai l’impression de marcher avec une cible dans le dos. Je ne suis pas une femme appartenant à un groupe particulièrement discriminé, comme les femmes de couleur, les trans, les personnes non binaires. Je n’habite même pas aux Etats-Unis ! Et pourtant je me sens moins en sécurité qu’avant.

La vérité c’est que moi aussi – comme les « 343 salopes » [qui signaient, le 5 avril 1971, dans Le Nouvel Observateur, un manifeste pour le droit à disposer de leur corps] – j’ai avorté. En France, en 2016. J’ai aussi fait plusieurs fausses couches, ce qui peut être passible de poursuites dans certains Etats américains. C’est ce qui est arrivé en octobre 2021 à Brittney Poolaw, une femme amérindienne de l’Oklahoma, qui a été arrêtée à l’hôpital et condamnée, le 5 octobre 2021, à quatre ans de prison parce que sa grossesse n’est pas allée à son terme.

Grossesse extra-utérine et avortement

Encore en France, en 2015, j’ai vécu une grossesse extra-utérine. L’embryon s’est implanté non dans mon utérus, mais dans ma trompe gauche, nécessitant un traitement médical, avec une injection de méthotrexate [utilisé dans le traitement de certains cancers], sans résultat. Il a donc fallu m’opérer pour enlever la trompe, une nécessité puisque ma vie était en jeu. La grossesse extra-utérine est la première cause de mortalité au premier trimestre de grossesse dans les pays industrialisés.

Depuis mars 2022, le Missouri étudie néanmoins une proposition de loi qui assimile le traitement d’une grossesse extra-utérine à un avortement. Le Texas a déjà ajouté le méthotrexate à sa liste des « médicaments provoquant des interruptions de grossesse ». Ces faits sont choquants, mais ils présageaient de ce qui vient de se produire.

Si on en doutait, on le sait maintenant : le pays où j’ai grandi et où habite toute ma famille, ainsi que celle de mon conjoint, le père de mon fils, est en train de se transformer rapidement en un Etat théocratique, comparable à celui imaginé par Margaret Atwood en 1985, dans son roman La Servante écarlate (Robert Laffont, 1987). Quand je m’y rendrai, en août, quel pays vais-je retrouver : les Etats-Unis, ou Gilead [le nom de la « République » qui a remplacé les Etats-Unis dans le roman] ?

Tout cela atteste non seulement d’une méconnaissance fondamentale de la biologie, mais aussi d’une fascination face aux mystères du corps féminin. Sans rien comprendre de nous, on nous hait. On nous hait en tant que femmes ; on nous aime – ou on croit nous aimer – en tant que mères. « La mère devrait être notre religion », écrit Zola dans son roman de 1899, Fécondité, montrant qu’il est l’héritier d’une tradition patriarcale morbide.

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via LeMonde

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