Le renseignement, entre raison d’Etat et débat démocratique

Livre. Face cachée de nos démocraties et chasse gardée des Etats, le renseignement reste à l’abri du secret qui l’entoure. Si son image a changé dans l’opinion à la faveur de la lutte contre le terrorisme qui a rendu son travail concret, la connaissance de cet univers demeure trop résiduelle. C’est à ce vide que répond l’ouvrage Nouvelles leçons sur le renseignement, de Jean-Claude Cousseran et Philippe Hayez, qui fait œuvre citoyenne afin d’intégrer le monde de l’espionnage dans nos sociétés démocratiques.

En 2015, ils avaient entamé ce travail dans leur livre Renseigner les démocraties, renseigner en démocratie (Odile Jacob), qu’ils avaient augmenté, en 2017, dans Leçons sur le renseignement (Odile Jacob). Cette troisième livraison, enrichie des attaques cyber sponsorisées par des Etats, ou des menaces russe et chinoise, conserve tout son intérêt au regard d’une ambition intacte. M. Hayez, magistrat à la Cour des comptes, a travaillé à la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) de 2000 à 2006. M. Cousseran a dirigé ce même service entre 2000 et 2003, et enseignait, jusqu’en 2016, le renseignement à Sciences Po Paris, aux côtés de son coauteur.

Pour les auteurs, le renseignement, c’est l’arme de « la ruse » au service de « l’autonomie de la décision du pouvoir »

Cet ouvrage a le mérite d’inscrire le renseignement dans la vie d’une cité démocratique, comme un sujet relevant d’une politique publique. Il essaie de le penser, dans une approche comparée surtout au sein du monde occidental, comme une matière dynamique et un outil au service des sociétés humaines à travers l’histoire. C’est un travail salutaire et rare pour nourrir un débat public amputé par une culture française du secret, destinée autant à protéger les intérêts du pays que l’Etat lui-même. Enfin, on apprécie l’absence de tout traitement iconique de la figure de l’espion.

Pour les auteurs, le renseignement, c’est l’arme de « la ruse » au service de « l’autonomie de la décision du pouvoir ». Mais comment faire cohabiter démocratie et secret, sans lequel il n’y a pas de renseignement ? Et comment se préserver des dérives liées au secret ? Car, comme le dit David Omand, ex-patron des services de renseignements techniques britanniques (GCHQ), « le renseignement secret sera toujours incomplet, fragmentaire, parfois faux ou, au moins, mal interprété. Il ne peut raisonnablement constituer la seule base d’une politique ».

Intégrer le renseignement dans nos sociétés ouvertes est un exercice d’équilibre qui dit beaucoup du niveau de responsabilité accordé aux citoyens sur les sujets sécuritaires, pré carré du pouvoir exécutif. Revendiquer une parole autonome sur le renseignement, c’est interroger le rapport de force entre Etat et démocratie. C’est pourquoi, la partie la plus précieuse du livre est la question du pilotage politique du renseignement, devenu aussi vital à la sécurité du pays que la dissuasion nucléaire.

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via LeMonde

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