« Les filles, c’était merveilleux de sentir mes cheveux » : de jeunes Turques s’affranchissent du voile grâce à Internet

Defne (tous les prénoms ont été modifiés) fonce vers le terrain vague. « C’est un raccourci », assure-t-elle. Ce champ où l’on distingue à peine les hautes herbes, trou noir qu’il faut traverser pour atteindre plus rapidement son bar préféré. Il est 23 heures passées. Defne est pressée, elle a beaucoup de retard à rattraper. Toute sa jeunesse.

Fille d’imam, voilée depuis ses 13 ans, elle s’est enfuie de chez elle il y a un an, à l’âge de 19 ans, pour prendre les raccourcis qu’elle veut dans la tenue qu’elle veut. Ce soir de juillet, en crop top sans manches et jeans slim, dans ce coin sans lumière d’Andrinople, ville turque proche de la frontière bulgare, elle n’a pas peur. « Je n’ai plus rien à perdre », lâche-t-elle. Et ta vie ? « Elle ne vaut rien de toute façon », affirme-t-elle sans plainte aucune.

Aînée d’une fratrie de trois, Defne grandit dans l’amour de la religion dans une ville balnéaire du sud de la Turquie. A la mosquée, autour d’une collation, son père imam parle d’amour et de respect aux jeunes des quartiers. Le soir, il rentre avec des magazines scientifiques pour juniors. La mère lit Tolstoï, regarde des séries américaines avec sa fille. Lorsque Defne a 12 ans, les parents déménagent à Konya, la ville la plus conservatrice de Turquie. Inquiet des qu’en-dira-t-on, son père n’est plus le même. Sa mère cache les magazines et les livres dans des boîtes à chaussures, à l’abri des regards. « Mes parents se sont radicalisés. Avoir un père imam, là-bas, c’est comme être premier ministre, tu dois représenter la religion, être digne d’elle », explique-t-elle.

« Adieu, je me tue »

Sauf que, très vite, Defne se met à questionner cette religion. Elle veut aller dans un lycée mixte, enlever son voile, s’habiller comme toutes les filles de son âge, ces filles pour qui elle commence à éprouver de l’attirance. Elle se découvre pansexuelle vers 18 ans, après une histoire avec une fille puis un garçon. « Au début, je me pensais lesbienne, je me disais que c’était impossible, que ça me passerait », confie-t-elle. Ça ne passe pas. « J’ai vite compris que je ne voulais pas d’une vie comme celle de mes parents », affirme Defne.

Elle joue son rôle de fille d’imam à la maison. Mais, dès qu’elle s’éloigne de son quartier, elle range son voile dans son sac, pour sortir son pantalon. Sa mère, qui le pressent, lui dit : « Toi, tu vas nous attirer des ennuis. » L’été dernier, juste après le bac, ses parents lui font comprendre qu’elle ne pourra jamais quitter Konya, même si elle est reçue dans la meilleure des universités du pays : ils veulent qu’elle reste auprès d’eux. C’en était fini de ses rêves et de ses projets. Que faire ? Se tuer ou s’enfuir ?

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via LeMonde

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