« Les juifs occupent une place centrale dans l’idéologie des ethnonationalistes blancs américains »

Le 14 mai, Payton Gendron, un adolescent muni non pas d’un panier de courses, mais d’un fusil d’assaut, entrait dans un supermarché de Buffalo, dans l’État de New York. Il avait délibérément choisi un supermarché d’un quartier majoritairement noir car, explique-t-il dans son « manifeste » publié en ligne, les Noirs sont les « remplaçants ». Ce terme désigne ceux qui, selon les mots de Gendron, cherchent « à remplacer ethniquement [son] peuple ». Aussi, déterminé à « assurer l’existence de [son] peuple et l’avenir des enfants blancs », a-t-il tué dix hommes et femmes.

Ce qui est sûr, dans l’immédiat, c’est que cet acte innommable cause un traumatisme et de la souffrance chez les Noirs américains, une fois de plus victimes du profond racisme qui a sévi tout au long de l’histoire des Etats-Unis. Mais le manifeste de Gendron aggrave également le malaise chez les juifs américains. Le texte pullule de clichés, de mèmes et d’illustrations antisémites. L’International Centre for Counter-Terrorism [un think tank néerlandais] a réalisé une analyse du texte qui montre que le nombre de références aux juifs y dépasse le nombre de références à toute autre minorité américaine.

La vigne et le figuier

Le terme « remplaçant » vient de la thèse du « grand remplacement », forgée par le penseur d’extrême droite français Renaud Camus. Cette théorie a été adoptée en masse par les ethnonationalistes blancs persuadés qu’une « élite mondiale » dominée par les juifs orchestre des changements démographiques [en vue du remplacement de la population blanche]. Aux yeux de Gendron, les juifs constituent donc « le plus gros problème que le monde occidental a jamais connu » – d’un côté, ils dirigent les banques et le gouvernement, de l’autre, ils diffusent « une idéologie gauchiste » opposée aux banques et ce sont des « marxistes » hostiles au gouvernement.

Sans détour, Gendron rend sa conclusion : « Les juifs doivent être montrés du doigt et tués. » Pas aujourd’hui peut-être, mais demain sans aucun doute. Après tout, « on peut s’occuper des juifs le moment venu ». En sommes-nous déjà là ?

En 1790, le président George Washington promettait : chaque juif américain « pourra s’asseoir en sécurité sous sa vigne et son figuier, et nul ne le troublera ». La vigne et le figuier se dressaient avec une telle fermeté que l’historien du XXe siècle Salo Baron soulignait que les juifs d’Amérique n’avaient pas l’histoire pleine de « larmes » de leurs frères d’Europe.

Cette idée a imprégné les premières années du XXIe siècle. « Dans un avenir proche, assurait, en 2011, Steven T. Katz, historien juif de renom, il semblait raisonnable de penser que la communauté juive américaine continuerait de prospérer et de s’épanouir. » L’historien Leonard Dinnerstein, auteur de l’ouvrage de référence Antisemitism in America (Oxford University Press, 1995, non traduit), écrivait, dans un article paru en 2016 : « L’antisémitisme est une question trop mineure pour que l’on s’en préoccupe » (Antisemitism in North America, Brill, non traduit).

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via LeMonde

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