Mikhaïl Chichkine : « Poutine disparaîtra, mais les aspirations qu’il projette ne se volatiliseront pas avec lui »

Il en a été ainsi pendant des années : partout dans le monde, dès qu’un chauffeur de taxi apprenait que j’étais russe, la réaction était la même : un grand sourire, un pouce levé et un tonitruant « Poutine ! » Cet amour des chauffeurs de taxi pour Poutine m’a toujours laissé perplexe. Une seule chose était claire à mes yeux : nous ne parlions pas du même Poutine. Il était impossible d’aimer le mien. Et le chauffeur de taxi créait un Poutine à son image.

Les raisons que l’on a de détester mon Poutine sont limpides. L’agent du KGB a inauguré sa carrière présidentielle par le sacrifice sanglant de ses compatriotes : pour fournir un prétexte à la guerre de Tchétchénie, des Moscovites ont péri dans l’explosion de leurs immeubles. Tout s’est poursuivi dans le même sens, jusqu’à l’agression contre l’Ukraine du 24 février. Pourtant, durant toutes ces années, d’autres Poutine ont suscité l’admiration de bien des gens à travers le monde.

Au milieu du chaos des années 1990, la population russe meurtrie a souhaité que l’ordre revienne enfin et que la patrie à genoux « se relève ». Elle s’est mise à espérer l’avènement d’un nouveau dirigeant à la poigne de fer. Plusieurs générations d’esclaves s’identifiaient à la grandeur de leur empire et Poutine leur promettait de panser les plaies nationales : le temps du chaos était révolu, la Russie retrouverait sa place à la tête du monde.

Le rédempteur de son peuple

Ainsi a vu le jour l’image de propagande du maître tout-puissant, du rédempteur de son peuple. L’Occident malfaisant voulait nous exterminer et seul le bon tsar pourrait sauver notre « Rousski Mir », le « monde russe ». Si le « retour » de la Crimée dans le giron de la sainte Russie n’a pas réparé les routes ni apporté l’eau courante et les toilettes intérieures dans les villages, il a permis à la population d’être fière de son Poutine.

L’expression-clé de l’idéologie poutinienne est « Rousski Mir », mais il faut se rappeler que le mot « Mir » désignait initialement la communauté villageoise russe. Or, la mentalité du village médiéval est encore ancrée dans la psyché de vastes couches de la population de Russie. Il suffisait que quelqu’un crie : « On brutalise les nôtres ! », pour que tous se précipitent, brandissant fourches et gourdins, sans se demander si « les nôtres » ont raison ou tort. C’est ainsi que, depuis des années, la propagande poutinienne crie : « On brutalise les nôtres en Ukraine ! »

La singularité de cette « mentalité villageoise » explique aussi que tant de Russes établis à l’étranger soutiennent Poutine et sa guerre. Physiquement, on réside à Berlin, à Zurich ou à Larnaca, mais, mentalement, on vit dans le « Rousski Mir ». Le célèbre acteur Sergueï Bodrov, une figure culte en Russie − dans le blockbuster Le Frère 2, il joue le rôle d’un bon truand russe qui part pour les Etats-Unis et tue des Américains par dizaines −, l’a clairement exprimé dans une interview : « Pendant la guerre, on ne peut pas parler négativement des siens. Même s’ils ont tort. »

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via LeMonde

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