« On dort dans la voiture quand il fait chaud » : en Libye, le calvaire d’une vie sans électricité


Mahmoud Aguil et sa famille, ici à Tripoli le 5 juin 2022, dorment dans leur monospace climatisé pour fuir la chaleur lors des coupures d’électricité.

« Voici ma chambre à coucher », souffle Mahmoud Aguil en montrant le coffre de son monospace : ce Libyen de 48 ans possède une villa mais dort dans sa voiture pour la climatisation, à cause des longues coupures d’électricité qui suscitent colère et désarroi dans un pays riche en gaz et en pétrole. « J’ai retiré les sièges arrière et j’ai transformé le coffre en chambre à coucher pour la climatisation. On dort ici quand il fait chaud », raconte ce père de deux enfants installé à Tripoli. La « pièce » aménagée dans son grand monospace fait 3 m2.

Pourtant, cet employé d’une organisation de déminage vit dans une villa de plain-pied de 250 m2 au cœur de la capitale. Sauf que l’électricité est coupée une douzaine d’heures par jour, voire dix-huit heures quand le thermomètre tutoie les 40 °C. Dormir sans climatisation devient une épreuve.

Son épouse et ses deux filles « dorment au milieu », lui sur le bord de la banquette : « J’ai des maux de dos au réveil. » Et même « quand on a de l’électricité, le courant est très faible, à peine de quoi allumer des lampes », se désole Mahmoud Aguil. Un mur extérieur de sa maison est couvert d’impacts de balles, portant les stigmates des combats qui ont fait rage en Libye au cours de la dernière décennie.

« On souffre de tout »

Coupures d’électricité incessantes, inflation, insécurité… Les Libyens subissent de plein fouet le chaos qui frappe leur pays depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi, en 2011. Les infrastructures sont déficientes, l’économie à terre, les services défaillants. Le secteur névralgique de l’énergie, qui, du temps de Kadhafi, permettait de financer l’Etat-providence, a pâti de la guerre : pétrole dilapidé, infrastructures endommagées ou non entretenues, blocus…

La frustration est d’autant plus grande que les Libyens se savent peu nombreux (à peine 7 millions) pour se partager les dividendes des plus abondantes réserves pétrolières d’Afrique. « On souffre de tout, du secteur de la santé, de l’éducation. Les routes sont très mauvaises, nous n’avons rien », se lamente Mahmoud Aguil. Pour remédier aux coupures, certains recourent à des sources d’électricité autres que le réseau national, principalement des générateurs souvent polluants, gourmands en gazole et pas toujours fiables, sauf pour les modèles onéreux, qui démarrent à 5 000 euros.

« Merci au gouvernement », ironise Mahmoud Aguil. Et il n’est pas le seul à pointer l’incurie des élites du pays. Début juillet, des manifestations ont été organisées à travers le pays contre la dégradation des conditions de vie et le chaos politique. La résolution des coupures intempestives d’électricité était en tête des revendications. Dans plusieurs villes, des bâtiments officiels ont été incendiés ou saccagés. A Tripoli, des contestataires cagoulés ont brûlé des pneus et fermé des routes. Après trois jours, le mouvement s’est essoufflé.

« L’Etat est absent »

A Tobrouk (est), des manifestants ont forcé l’entrée du Parlement avant d’y mettre le feu. Cette institution est l’un des symboles de la division du pays entre un camp basé en Cyrénaïque (est), dont le chef de file est le maréchal Khalifa Haftar, et un gouvernement basé à Tripoli, dirigé par le premier ministre Abdelhamid Dbeibah. Le camp Haftar appuie un gouvernement rival formé en mars avec le soutien du Parlement. Ses partisans bloquent depuis mi-avril des installations pétrolières clés comme moyen de pression pour déloger l’exécutif de Tripoli. Le blocus provoque aussi une baisse de la production de gaz, pourtant nécessaire à l’approvisionnement du réseau électrique, prolongeant un peu plus la durée des coupures.

Lundi, le gouvernement de Tripoli a consacré sa réunion hebdomadaire au secteur de l’électricité, reconnaissant avoir sous-estimé le problème. Les autorités ont annoncé la mise en service « ce mois-ci » de trois nouvelles centrales électriques.

En attendant, Ahmed Hejjaji vit un calvaire à Benghazi, à quelque 1 000 km de la capitale. « Les autorités doivent nous garantir l’accès à l’électricité », peste-t-il. Assis à côté, son enfant de 4 ans, gravement handicapé, a besoin d’électricité pour utiliser des appareils médicaux. Ahmed Hejjaji se dit impuissant. A la veille de l’Aïd al-Adha (fête musulmane du sacrifice), samedi 9 juillet, il a vécu une autre épreuve, comme nombre de ses compatriotes : « Parti tôt le matin à la banque pour retirer de l’argent, j’y suis resté jusqu’à 15 heures à faire la queue. Tout ça pourquoi ? Parce que l’Etat est absent. »

Le Monde avec AFP

via LeMonde

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