« Paroles de lecteurs » – Israël-Palestine : le cri de douleur d’une jeune fille juive

Ça fait cinq jours que j’ai envie de vomir. Dans mon ciel bleu résonnent les explosions et un goût amer, nauséabond, stagne au fond de ma gorge. Les débris explosent et s’éparpillent, la poussière efface tout, les mots surtout. Inutiles. Pour certains, ce n’est qu’un éternel recommencement. Pour moi, la colère, la détresse, l’incompréhension, la haine aussi ont pris place, à la base de mon cou, et parasitent tous mes mots, toutes mes phrases, la moindre de mes pensées.

Tout veut être vomi en désordre, dans une marée immonde, visqueuse, noire. Et le cri de l’oiseau bleu, à tue-tête. Strident l’oiseau. Stridents ses mots. Alors que d’autres sont nichés dans mon berceau depuis toujours. Mais ils ont un peu durci, se sont un peu écornés, ont flétri, moisi, pourrissent dans mon berceau. Berceau de la civilisation. Gorge qui se noue, envie de vomir ces mots encore. Berceau de la colonisation, cohabitation, 1948. C’est ça.

Soyez ridicules à danser sous les éclats des bombes. Tendez vers le ciel vos bras, tachés de sang, enveloppés de larmes, vos yeux criblés de balles. Et chantez, chantez, chantez, hurlez même dans cette messe qu’est la paix, la raison, la mesure. Hurlez, « Shalom », « Shalom » encore. Liez bien cette histoire à la mienne. Faites en sorte que je ne m’en extirpe plus. Que le sang et le sable m’engloutissent dans ce ballet de roquettes. Hurlez votre joie de parsemer votre ciel de nouvelles étoiles rouges et de leurs traînées fumantes.

Et puis justifiez-vous aussi, pour que j’y croie, pour que je garde espoir, pour que le message me semble assez convaincant, assez bien ficelé pour que j’applaudisse. Parlez-moi d’histoire millénaire, de terres arrachées, d’héritage sacré, de Juifs du troisième siècle, d’Arabes de 1948, d’Israéliens sous le feu ennemi, tête haute malgré la hargne de la destruction qui a emporté ses voisins, et de Palestiniens chassés mais fiers, morts ou vivants, lance-pierre à la main ou main perdue sous le cadavre d’une maison.

Oh oui, parlez-moi encore de ma famille, de mon histoire, de celle que je ne pourrai pas rejeter, de celle que je ne pourrai pas distinguer, de celle dont je ne saurai pas tirer les fils, élucider les raisons, ne distinguez ni les causes ni les nuances. Oh oui, baignez-moi dans cette haine, dans cette acceptation des balles et des morts, parlez-moi de Dieu et du Prophète. Parlez-moi du ciel d’Abraham et de sa descendance étoilée, parlez-moi de Jacob et de ses douze fils, parlez-moi de cette tradition millénaire dont je suis la fille et qui, aujourd’hui, me trimballe sur la place publique en hurlant « Lehaïm », à la vie, à la vie, à la vie, et qu’importe les morts, et qu’importe la vérité, et qu’importe les blessures, les entailles profondes. Entailles dans la peau d’abord, dans la chair brûlée vive, puis dans l’âme, à coup de barres rouillées, de clous enfoncés, d’acide jeté à toutes les valeurs d’humanité pourtant si lentement engrangées.

Et puis, s’il vous plaît, déchirez les familles aussi, faites pleurer père, mère, frères et sœurs, continuez saltimbanques de la mort, sorciers du malheur, empereurs de la désolation, continuez à fomenter la décomposition des liens familiaux. Pointez l’oiseau du doigt, imitez son chant moqueur, ne lui tirez pas dessus. (Comment sortir de son berceau ? Comment faire taire l’oiseau ?). Laissez-le s’égosiller pour qu’explose la famille, se détruisent les liens, s’éclipse le soleil. Ne laissez derrière vous qu’un silence lugubre, vide, hideux, afin que résonnent vos tirs. Je les entends, ils percutent chaque cellule de mon corps, chaque parcelle de mon être.

Puis, faites face à la détresse de mon corps convulsé de larmes, ce corps muet alors qu’hier si bruyant, ce corps incapable de choisir, de se prononcer, d’évoquer avec patience l’histoire d’une scission, scission entre plusieurs moi, scission entre plusieurs familles, scission entre plusieurs peuples, scission entre plusieurs époques. Incapable de nommer tous les noms (aujourd’hui dix et cent quatre-vingt-dix, demain combien encore), d’évoquer tous les traumatismes et tous les cauchemars.

Continuez de répandre bruit et fureur, folie et furie, que notre père Abraham et Sayidna Ibrahim pleurent leur descendance et se penchent sur ma dépouille pour me relever d’un même bras étendu et d’une même main puissante, regards scrutant l’horizon et les décombres du Moyen-Orient.

Bettina Lobel, Vincennes (Val-de-Marne)

Le Monde

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